Aline Apostolska

Censure d’Autant en emporte le vent ou quand la littérature doit montrer patte blanche

 Les nannys noires ont élevé des générations de petits blancs.
Everard Read Gallery Johannesburg, mai 2018.
Photo privée Aline Apostolska

Montréal, 17 juin 2020

Scarlett, gardez toujours quelque chose à craindre, exactement comme vous gardez quelque chose à aimer…

Margaret Mitchell

Retirer l’accès des spectateurs au film le plus vu de l’histoire du cinéma était-il donc un hygiénisme supplémentaire nécessaire dans une époque devenue souvent irrespirable à force de puritanisme? Une fois mis de côté les positionnements convenus et conformistes, peut-on dire que ce n’est pas parce que les actes sont spectaculaires qu’ils sont pour autant justifiés, ni même légitimes.

Et d’ailleurs, que va-t-on déboulonner après avoir démonté les statues et interdit des œuvres artistiques? Pour quelque raison que ce soit, il reste de triste mémoire de brûler, saccager, noyer, interdire des créations artistiques, et parallèlement de censurer, persécuter voire pire, leurs créateurs.

Censurer l’Histoire

Un principe fondamental que l’on vous inculque lorsque vous étudiez l’Histoire (encore faudrait-il, me direz-vous, enseigner l’Histoire…) est de se garder de critique anachronique. Ne pas juger les us et coutumes, pensées, actions légales et prises de position d’une époque révolue à l’aune de la nôtre. Si l’on ne veut pas lire une œuvre, en l’occurrence Autant en emporte le vent, parce que la romancière y donne une vision de ce qu’était la Géorgie à la fin du 19e s., c’est-à-dire un état esclavagiste, c’est parfait, nul ne nous oblige à le lire.

Mettre pour autant le livre à l’index (de triste mémoire, récente, au Québec d’ailleurs…) consiste à franchir d’un coup plusieurs lignes minées. Celle qui consiste à confondre sciemment le roman (et le film en l’occurrence) et la réalité de l’époque à laquelle il est situé, à confondre sciemment l’artiste et son œuvre (n’a-t-on pas récemment eu ce débat à propos de la réédition de Mein Kampf et de Céline?), à confondre sciemment ce qui est véhiculé par un seul ouvrage avec l’ensemble de ce qui est publié sur un sujet comparable, c’est-à-dire à prendre volontairement un seul livre comme étendard de toute une cotextualité. Dans tous ces cas, les statues de tyrans, les noms de rues, les livres, les films… il me semblait qu’un principe avait déjà été retenu? On ne les brûle pas, ne les jette pas, ne les déboulonne pas, en fait, car c’est non seulement grotesque de s’en prendre à des objets (il ne m’a pas échappé qu’ils fussent des symboles…) c’est surtout inutile. Trop de bruit pour peu de résultats, pas ou peu de pédagogie, transmission quasi nulle. Quoi alors? Privilégier l’Histoire. L’explication. La mise en contexte. La distanciation par l’analyse et la comparaison. Faire la distinction entre le cas particulier et la globalisation. Opposer la distinction et l’amalgame. Oui mais, on en revient à la base : encore faudrait-il que l’Histoire soit enseignée?

Parlons de l’histoire de Margaret Mitchell. Son histoire à elle dans l’Histoire de son pays, et surtout dans l’Histoire de son « sud ». Autant en emporte le vent parle de la Géorgie en 1961, durant la guerre de Sécession, mais il parle surtout d’une sorte de sud mythique, une sorte de no where land idéalisé, voyez, comme les gens qui parlent de partir dans le sud, comme si ce sud-là n’avaient pas de réalité, de nom de pays, d’existence sociétale… ou comme quand Nino Ferrer chante On dirait le sud et qu’on voit scintiller en l’écoutant, comme dans un rêve, le bleu irisé de la Méditerranée sous un soleil blanc… Quelque chose en somme comme une représentation d’enfance perdue. Et d’ailleurs, de quoi parle Autant en emporte le vent, qui nous touche et nous fascine tant? De la perte et de l’échec. Comme le tango est la musique de la perte et de l’échec, Autant en emporte le vent est le roman de la perte et de l’échec.

Vision romanesque de l’esclavage?

Certes Margaret Mitchell, née en 1900, savait qu’il n’était déjà pas à son époque politiquement correct de parler d’esclavagisme. Ni de mettre en scène cette relation bonhomme, voire affective, qu’a Scarlett de parler et d’agir avec sa domesticité noire. En bonne Française, moi ce comportement-là me rappelle forcément la condescendance des Mâdâmes françaises avec leurs bonnes et leurs chauffeur, jusqu’à… très récemment. Une « affectivisation » outrée qui masque, voire nie la violente disparité de classe, ce qui n’en est qu’une terrible façon de la renforcer plus encore. Mais bien sûr cette affectivité ne cache ni ne diminue en rien les horreurs de l’esclavage.

Il n’empêche que l’affection existe, pour de vrai, comme elle a existé entre les nannys noires et les générations de petits Africaners blonds qu’elles ont élevé. Et d’ailleurs, c’est précisément ce que relate un autre célèbre roman, très récent celui-ci : le roman The Help, de la romancière Kathryn Stockett, née en 1969 dans le sud des États-Unis, Jackson, Mississipi, où elle a situé son roman en 1960, soit un siècle exactement que Margaret Mitchell avait situé le sien. Paru en 2009, The Help (La couleur des sentiments en français) est lui aussi devenu un beau film, réalisé en 2010 par Tate Taylor et également couvert de prix. Tout comme Autant en emporte le vent, ce film désormais censuré… temporairement dit-on, oui mais… Tout comme Stockett un siècle plus tard, Mitchell l’avait mise en scène, cette affectivité, telle quelle, certes condescendante, et inconséquente, et avant tout romanesque. Car c’est un roman, de surcroît récipiendaire du plus grand prix littéraire états-unien : le Pulitzer, en 1937.

D’ailleurs, cette vision romancée, à tort ou à raison, n’est pas le propos du livre. Le propos, c’est la perte et l’échec qui toujours menacent. Avec une sorte de « message » (si tant est qu’un roman en transmette) insistant de la part de Mitchell : ne rien, jamais, prendre pour acquis. Garder quelque chose à craindre comme quelque chose à aimer. Elle fixe ce « sud » mythique, qui n’est plus celui qu’elle-même connait, sur le papier, mais c’est un sud évaporé, évanoui, symbole de toutes les précarités. Ce que dit la fin du roman, souvenez-vous? Scarlett demande à Rhett ce qu’elle va devenir s’il la quitte, donc, si elle le perd. Et lui de conclure I don’t give a damn bref, il s’en bat les couilles… Géniale, et donc impérissable, dernière réplique qui largue le lecteur au milieu de l’irrésolu. Mitchell achève ainsi ce qui sera l’œuvre de sa vie d’une main de maître en laissant une part active au lecteur qui ne veut jamais que le romancier le prive de sa capacité à se raconter la suite tout seul, comme un grand, selon ses propres vision et interprétation et surtout, son propre désir de projection voire de fantasme (ce qui tout de même constitue le cœur de la littérature). Mitchell finit ainsi le roman en larguant les personnages, et donc le lecteur en plein vol. C’est aussi que peu importe la fin d’un roman, après tout, seul compte le voyage qui a mené à cette fin. Or, peut-on dire que Margaret Mitchell ait proposé tout un voyage raciste au travers d’Autant en emporte le vent? Damned! auraient dit de concert Scarlett et Rhett.

Margaret Mitchell a écrit ce roman, l’œuvre de sa vie qui a quasi totalement occulté ses quelques autres publications de jeunesse, durant 22 ans. Elle a recommencé 72 fois le premier chapitre (le plus difficile c’est toujours de trouver le début… ici une fois de plus non démenti), elle en a abîmé sa santé, dit-on, et elle a « survécu » à la parution de ce roman et du tsunami de son succès planétaire un peu plus d’une décennie (elle avait 36 ans à la parution du livre, 48 à sa mort). C’est dire si ce roman lui tenait à cœur. Fille d’une fratrie de douze engendrée par un père divorcé et remarié, sudiste qui s’est, lui, battu aux côtés des Confédérés, élevée par une grand-mère paternelle acariâtre, avide et violente qu’elle finira par désavouer, Mitchell admirait sa mère, femme distante et absente et suffragette cultivée qui l’avait emmenée un jour de son enfance visiter en calèche des plantations en ruine dans les environs d’Atlanta. Pour lui montrer qu’il y avait eu là un monde qui n’existait plus. Ne rien prendre pour acquis, on peut avoir un monde et celui-ci peut s’effondrer sous vos pas du jour au lendemain. C’est dire si dès lors il lui tenait à cœur de réussir son roman. De laisser une trace, solide, une trace écrite qui ne s’effondre pas. Elle y est parvenue. Vouloir la censurer aujourd’hui ne fait que le confirmer.

Littérature contre racisme

Pour ma part, mes écrivains du « sud » préférés seront plus Eudora Welty, Carson McCullers et Scott Fitzgerald mais c’est une autre histoire. Quant aux champions mondiaux toute catégorie de la littérature antiraciste, ce sont bien sûr les sud-africains. Une brillantissime génération d’écrivains Afrikaners blancs qui auront fait au moins autant pour l’abolition de l’apartheid que Nelson Mandela et son Long Way to Freedom, deux prix Nobel de littérature en moins de 20 ans : Nadine Gordimer et J.M Coetzee. Leurs livres et leur engagement politique ont ouvert la voie à une actuelle génération de remarquables écrivains sud-africains noirs qui transmettent enfin leur propre vision de leur pays.

Au retour d’un voyage en Afrique du Sud en mai 2018, après avoir découvert cette littérature (ainsi que les arts visuels en plus de la danse contemporaine que je connaissais déjà pour l’avoir vue en France et au Québec) j’ai écrit cet article dans La Presse. Ce sera ma conclusion.

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Galerie Everard read, Gauteng, Johannesburg : https://www.everard-read.co.za/

Invitation au Voyage littéraire ou Aller voir les dragons

Est-ce un des innombrables cafés de la vieille ville du Caire ou une scène d’un roman de Naguib Mahfouz?

16 juin 2020

Voir le monde, et puis, ayant vu le monde, dire sa vision du monde.

Victor Segalen

Je vous invite cet été à partir en voyage, littéraire. Quelques pays que nous visiterons ensemble au travers de la vision de ce pays que nous en transmettent leurs écrivains. Un écrivain ça n’a pas de pays ni de nationalité, certes, mais quand même… (pour participer, inscrivez-vous à la l’Infolettre)

Le Japon mis à part, je connais ces pays donc je pourrais avec vous confronter vision réelle et littéraire.

Et d’ailleurs, je vous propose de partir en voyage avec moi.

Voici le programme : 

– 9 juillet : Égypte (Naguib Mahfouz, Le Mendiant) et Japon (Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer)

– 13 août : France (dans l’embarras évident, j’ai choisi Colette pour parler conjointement, comme souvent en France, de littérature et de bouffe) – Allemagne (là aussi, dans la profusion j’ai opté pour Hermann Hesse et son contemplatif Voyage en Orient)

– 10 septembre : L’Afrique du sud (Nadine Gordimer, Un amant de fortune mais je veux parler de la nouvelle génération d’écrivains sud-africains que j’ai découverte sur place et dont j’ai parlé dans des articles de La Presse) et Cuba (dans aussi, dans l’embarras du choix j’ai retenu Alejo Carpentier, La harpe et l’ombre)

Car voyager en compagnie d’un écrivain est irremplaçable.

L’écriture en soi est un ailleurs, le livre par définition une invitation à dépasser des horizons connus, visibles ou pas, la littérature un voyage immobile, parfois – mais de fait quasiment jamais -, imaginaire. Parler de littérature et de voyage est donc une sorte de tautologie puisque voyage et littérature sont consubstantielles. Certes, mais c’est beaucoup plus que cela.

À l’origine, l’acte de transmission littéraire est né du désir d’un humain de relater ce qu’il avait vu en allant ailleurs. Ce sont parfois des romans mais dans la grande majorité des récits. C’est ce que rappelle Segalen dans la phrase ci-dessus qui constitue même sa justification d’oser faire œuvre littéraire… Ainsi donc, de L’enquête d’Hérodote (la propédeutique du genre) à Yvain de chevalier au lion de Chrestien de Troyes (1er roman de l’histoire littéraire occidentale), de Benjamin de Tudelle et Jean de Mandeville à Sylvain Tesson, jusqu’à (et en n’en citant que quelques-uns) Rousseau, Wharton, Lacarrière, Eberhardt, David-Néel, Bouvier, Monod, Moitessier, Blixen, Kerouac mais aussi Le Clezio ou Rufin… (et à propos de Rufin qui en a repris la direction, ne pas oublier la mythique collection Terre Humaine et Jean Malaurie qui l’a créée chez Plon) les écrivains parlent de pays mais la littérature, comme je le dis souvent dans mes cours, ce n’est pas le National Geographic. En littérature, il n’est de géographie qu’intérieure et symbolique.

Quant à moi, l’Ailleurs est au plus près de moi depuis ma naissance. Fidèle à mes grands-mères et à ma mère, j’ai choisi de vivre à l’étranger voire d’être éternellement étrangère (l’ai-je vraiment choisi… allez savoir). Car si j’ai ajouté un passeport canadien à mon passeport français, je n’en reste pas moins loin de chez moi. Mais ça va bien, je me suis organisée : j’ai plusieurs chez moi où je suis tout également chez moi, et surtout j’en est fait métier.

En déménageant récemment, j’ai retrouvé des émissions que j’avais conçues et animé lorsque j’étais à Radio-Canada : Bleue comme une orange (doublée d’une chronique hebdomadaire éponyme dans Le Devoir) et Les âmes pérégrines, où je confrontais déjà avec mes invités vécu réel et perception littéraire d’un pays ou d’une ville, ou en l’occurrence d’une pérégrination, un cheminement, un pèlerinage. Retrouver ces cassettes et les dossiers de recherche m’a fait sourire, je les avais complètement oubliés, mais pas leur contenu. Car leur contenu c’était et c’est toujours, ma vie. Ma vie : Ailleurs, Voyages, Langues, Écriture… ça demeure depuis toujours les structures fondamentales et solides de mon cheminement existentiel.

C’était vrai dans la collection Ici l’Ailleurs que j’ai dirigée 7 ans chez Leméac et publié 21 titres, dont ceux de grands écrivains québécois, et dont 3 titres sur 21 ont obtenu de grands prix littéraires… Ça avait été le cas de la collection Grand Angle que j’ai dirigé en France, 7 ans durant (aussi) aux éditions Dangles, une centaine de titres en psychologie, psychologie appliquée, traditions, religions, symbolisme, voyages avec de formidables titres qui ont obtenu des prix en France, mais aussi la traduction en français de best-seller internationaux dans le domaine (Julia Cameron, Debbie Shapiro mais aussi Océan de sagesse (alias le dalai-lama) ou Gandhi…). La soif de l’inconnu, de l’altérité, de la découverte mais aussi de l’aventure. Grande valeur motrice en ce qui me concerne.

Dans ces collections que j’ai dirigées j’ai publié moi aussi, et bizarrement, à chaque fois pour clore la collection : chez Dangles, Une vision inédite de votre signe astral, ma série d’astrologie (une réunion archétype par archétype des mythes et symboles relatif à cet archétype d’après six civilisations, donc très loin de l’horoscopie prédictive comme certains, qui ne les ont pas lus, ont pu imaginer. Parue en 1994, cette série s’est vendue à près de 800000 exemplaire en trois langues en vingt ans, puis j’en ai récupéré les droits. Chez Leméac, mon récit Ailleurs si j’y suis, écrit spécifiquement, lors d’une maladie grave qui m’a immobilisée à peu près 1 an) pour réfléchir à ma relation avec la France (mon ici devenu mon ailleurs) et Montréal (mon ailleurs devenu mon ici), mais aussi du féminisme, du cheminement de l’écrivain, et de mon goût pour le système fédéraliste.  

Ce goût d’ailleurs et d’altérité est au cœur de mon écriture aussi (cf ma bibliographie complète). Totalement. Les quelque 30 romans que j’ai publiés invitant tous dans un ailleurs géographique et parfois temporel et linguistique, mais surtout culturel et donc intérieur. Pas un exil. Un ailleurs : un dépassement de ses horizons connus et visibles. Un ailleurs où, ainsi qu’on le disait des territoires inconnus sur les cartes antiques, il y a peut-être des dragons… C’est irrésistible, un dragon.

Alors en attendant mon prochain nouveau roman… ensemble allons voir les dragons! Embarquez-vous pour ces Voyages littéraires?

Bienvenue sur mon blogue!

Venise, septembre 2019
Photo privée Aline Apostolska

Bienvenue sur mon blogue !

J’ai récemment déménagé après avoir vécu vingt-deux ans au même endroit, à cinquante mètres du parc LaFontaine. Endroit que de surcroît j’avais loué depuis la France par fax, sans l’avoir vu, lorsqu’au printemps 1998 j’ai décidé de venir vivre avec mes deux fils, alors âgés de 3 et 10 ans, à Montréal, après que leur père et moi nous sommes séparés. Je n’avais jamais de ma vie vécu au même endroit aussi longtemps. J’ai adoré cet appartement de la rue Marquette à Montréal mais aussi, j’ai fait le choix de rester dans ce grand 8 ½ afin d’assurer une certaine stabilité à mes garçons, dans notre vie à certains aspects plutôt marquée par la mouvance voire l’instabilité. Je ne l’ai jamais regretté. À jamais cet appartement sera celui où mes fils ont grandi. Et puis ils sont grands Et je suis même grand-mère maintenant. J’ai souhaité reprendre ma vie personnelle, et j’ai eu la chance de trouver grâce à des amis un superbe appartement, beaucoup plus petit mais bien agencé et haut perché dans un arbre, en face d’un parc dans un beau quartier. Un nouvel appartement de célibataire comme j’aime à le dire, moi qui depuis quelque trente-deux ans ait toujours cherché des appartements familiaux.

Comme un bonheur n’arrive jamais seul ( un malheur non plus, hélas… ), j’ai également fait créer un autre nouveau lieu, virtuel celui-là, mon nouveau site et dans ce nouveau site, mon nouveau blogue… Je compte bien m’y entretenir régulièrement avec vous.

Et d’ailleurs, au cours de ce déménagement, un objet en particulier m’a ramenée précisément 32 ans en arrière. À Venise. Sur la plage du Lido, à Venise.

Dans les préparatifs de ce déménagement, j’ai retrouvé mon porte-plume en verre de Murano et mon encre violette…

Photo privée Aline Apostolska

Je l’acheté en 1987 lors d’un séjour à Venise à l’automne 1987. Seule sur la plage désertée du Lido, je regardais la lagune grisée, passablement perdue. Enceinte. Et venant d’apprendre la mort de mon grand-père paternel. Ainsi, mon grand-père et ma grand-mère, les seules personnes qui avaient joué un rôle parental réel auprès de la petite fille abandonnée, maltraitée, méprisée et toujours malade malgré son irréductible énergie et sa force de survie, ces personnes-là étaient parties et ne verraient pas mon futur enfant. Ils auraient été les seuls personnes à qui j’aurais aimé présenter mon premier fils, et cela ne se ferait pas.

Sur cette plage du Lido, j’essayai sans succès d’entrevoir ce que serait ma vie seule avec un enfant à mon retour chez moi, à Paris, où il naîtrait six mois plus tard. Je ne voyais pas encore. Je ne savais pas encore. Mais c’est sûr, moi ma vie c’est moi qui l’aie écrite, à ma manière et donc on allait voir ce qu’on allait voir. Je doutais de tout sauf de cela, cette fois-là comme toutes les autres fois où ce type de désarroi, de sentiment d’être perdue ( et donc en passe de se retrouver… ) s’est reproduit. J’avais 26 ans, deux livres déjà parus, et maintenant un enfant… aventure non prévue mais ô combien désirée. Maintenant je sais que ce sable friable du Lido aura abrité la propédeutique de ce que deviendrait ma vie future, son érection solide au gré de tant de tempêtes. Il ventait fort, je me souviens. Je me suis réfugiée dans ce café du centre de Venise où Goldoni avait ses habitudes.

En mangeant des pâtisseries, j’ai aperçu ce porte-plume dans la vitrine en face et l’ai acheté, avec l’encre violette à la pensée. Une encre à la pensée… Armée de cette plume fragile, un objet d’art en soi, je recommençais, je me réécrivais. Je choisissais ma vie que j’allais écrire à ma seule et unique guise, mais plus jamais pour moi seule. Mon fils, puis mes fils, passeraient toujours avant moi. De tout ce que j’ai fait dans la vie, mes fils restent ce dont je suis le plus fière. Pas aveugle, ni condescendante, et certainement pas sans exigence.  La fierté va avec l’exigence, forcément.

Je n’étais pas revenue à Venise depuis 1987 lorsque j’y retournai en septembre 2019, de nouveau sur la route entre chez ma mère sur son île croate, dans le golfe de Venise, et Paris, devenu une étape vers ma destination, et dorénavant port d’attache fluvial, Montréal. Seule, à nouveau, sur la plage du Lido, en pleine canicule, je ne pensais à rien. Peut-être à mon père, mort un an auparavant et enterré avec son père dans le cimetière sur la colline, à Skopje. Je pressentais qu’à Montréal m’attendait un nouveau chapitre de ma nouvelle vie mais s’en voyant rien encore, n’en sachant rien encore. Et heureusement. C’est tellement extraordinaire de ne savoir, ni voir, rien encore. Quelle chance de pouvoir écrire, réécrire à nouveau.

C’est alors que j’ai retrouvé ma plume en verre de Murano avec l’encre pensée. Je les ai essayé. Elles fonctionnent parfaitement.

Photo privée Aline Apostolska