Aline Apostolska

L’Invitation au Voyage – 6 : Cuba, Littérature et Mystification

Sur le malecón en bord de mer, La Havane, 2018

Quiconque voit Cuba uniquement au travers des tout-inclus ne connaît rien du pays et encore moins des Cubains, pas plus qu’aller au zoo ne permet de prétendre connaître la faune sauvage.

Mais il ne s’agit pas de critiquer les touristes puisque depuis la chute de l’URSS sous la perfusion de laquelle Cuba vivait depuis la crise des missiles de 1962, l’île communiste s’est ouverte au tourisme car elle en avait vitalement besoin. Il suffit de savoir à quel point indescriptible la situation est actuellement difficile, combien la famine, les pénuries, l’absence de transports et de médicaments paralyse le quotidien du peuple depuis que sévit la pandémie pour s’en persuader.

Tourisme nourricier et vénéneux

Immanquablement, comme toujours le déploiement touristique à large échelle dans des pays non seulement pauvres mais autarciques, ce tourisme nourricier est aussi assassin : 1. sous l’égide de l’armée, il faut être un apparatchik de l’armée, haut gradé, officier ou pour le moins diplômé de l’académie militaire pour obtenir un poste titulaire de fonctionnaire salarié à plein temps dans le tourisme, ce qui contribue à creuser encore plus la fracture entre les nouvelles classes sociales enrichies plus ou moins directement par le tourisme, et le gros de la population ; 2. la terre cubaine si fertile pourrait sans conteste nourrir ses onze millions d’habitants si la quasi-totalité de la production de l’agriculture et de l’élevage n’était pas destinée d’abord aux hôtels et ensuite à l’exportation internationale, laissant le peuple affamé, réduit à se nourrir dans les magasins d’état avec les fameux bonds de rationnement mensuels, ou éventuellement à espérer un peu mieux que l’ordinaire en achetant quelques fruits et légumes (mais plus chers qu’à Montréal) ; 3. le pire effet de ce système étant que Cuba importe 80% de son alimentation dépendant donc du bon vouloir d’autres avec des conséquences faciles à imaginer dans des moments comme ceux que nous connaissons où transports et échanges sont stoppés sine die (ou si un dirigeant hostile au régime cubain, le président brésilien Bolsonaro en l’occurrence, décide de simplement couper les vivres).

Centro Habana, le pouls de la capitale

4. Outre le farniente et le divertissement que viennent chercher les touristes à Cuba ? De l’amour toujours, ou du moins du sexe et de belles paroles confits dans la musique et le rhum (souvent frelaté),  pour une ou deux semaines, réduisant la jeune population cubaine, garçons et filles, à ce qu’elle a précisément tenté d’échapper avec la révolution castriste de 1959, ne plus être le « bordel» des Américains, ce qu’elle a réussi mais, pour à la place devenir aujourd’hui le «bordel» du monde entier sauf des Américains (ceci étant hélas ! le cas de bien d’autres innombrables pays de la planète).

Je n’ai pas ici pour objectif de critiquer que j’ai un peu appris à connaître depuis de longues années à présent, et où vivent des amis chers, des repères affectifs, un éditeur, des collègues écrivains, cinéastes, musiciens… Je sais qu’ils sont beaucoup plus conscients de la réalité de la situation qu’ils vivent qu’aucun occidental ne saurait l’être en se rendant là occasionnellement, comme moi. L’humour lucide et la finesse philosophique (voir l’émouvant film Sur les toits de La Havanede Pedro Ruiz) tout comme le sens de la solidarité, de la débrouillardise mais aussi de la autodérision est une seconde nature pour la plupart des Cubains, de la même manière que la révolution castriste s’essoufflant (pour ne pas dire qu’elle a échoué…), l’Église évangéliste (en l’occurrence pentecôtiste) est devenue le nouveau mythe national cubain, parallèlement à la fortification de l’impact de la santeria (la religion afro-cubaine héritée des esclaves venus des Canaries avec leurs maîtres espagnols, équivalent du vaudou haïtien ou du candomblé brésilien) où, entre incantations et sacrifices animaliers, d’aspirants initiés allant par milliers tous habillés de blanc purificateur sous la houlette de guides spirituels qui détermineront, tout en s’enrichissant, lequel est fille ou fils de l’une des divinités de ce panthéon païen, Obatala, Ogún, Ochún, Oyá et les autres…

Église de la Virgen de la Caritad del Cobre, près de Santiago de Cuba

D’après plusieurs observateurs objectifs (je me réfère souvent aux articles du Monde), la situation des Cubains est en ce moment pire que lors de la période qui était considérée comme la pire, à savoir le début des années 1990 qui suivirent la chute de l’Union soviétique. Il ne leur reste en effet plus qu’à s’adresser à Dieu ou aux dieux, à cultiver la pensée magique et à regarnir si possible la réserve de rhum pour ne pas tomber droit dans le désespoir, même pour les plus proactifs et résistants d’entre eux. Les faux espoirs sont tombés un à un au cours des dernières années.

Malgré les slogans, les façades bariolées de phrases de harangue, littéraires justement, même tout en haut des montagnes de l’est de l’île, la foi en la Révolution est morte, ou quasi et en conséquence le régime, affaiblit, se durcit. Voici quelques éléments qui le prouvent :

  • Il n’est plus même possible aux Cubains d’imaginer nager quelque 170 km jusqu’à la Floride depuis l’abolition de la loi américaine dite des Pieds secs / Pieds mouillés (Wet feet/dry feet) qui était en vigueur depuis 1962 concernant l’immigration cubaine. Elle offrait un permis de résidence aux Cubains ayant réussi à poser le pied sur le sol américain (« pieds secs ») alors que ceux récupérés en mer (« pieds mouillés ») étaient expulsés vers Cuba ; l’administration Obama a mis fin à cette politique en janvier 20171, quelques jours avant la fin du dernier mandat de président de Barack Obama, à la demande du gouvernement cubain qui en avait fait la condition sine qua non de la reprise des relations commerciales de Cuba avec les États-Unis, mais celles-ci ont été dissoutes dans l’œuf par Donald Trump qui a non seulement gelé les relations mais durci les sanctions contre toute entreprise américaine faisant affaire avec Cuba.
  • Il est de plus en plus difficile d’émigrer en se mariant avec une ou un étranger, par exemple le Canada (qui déjà refusait près de 90% des demandes de visa temporaire las d’être pour 8 immigrants cubains sur 10 la porte d’entrée vers les Usa) a finalement fermé la majeure partie des services de son ambassade à La Havane dont le service d’immigration en mai 2019.
  • À propos des mariages et autres escroqueries aux sentiments, cela n’a hélas rien de spécifiquement cubain. Cela concerne les ¾ des pays du monde qui cherchent un moyen de se rendre dans l’eldorado qu’ils imaginent que le dernier ¼ du monde est. Beaucoup (trop) se jettent sur des canots immersibles à travers la Méditerranée qui leur sert de tombeau, beaucoup (trop) d’autres se jettent sur les routes depuis le Moyen-Orient parcourant des 10000 km leurs enfants sur le dos dans l’hostilité générale, encore (trop) d’autres tentent de passer des frontières de l’Amérique du sud vers les États-Unis et finissent en prison, et puis d’autres (encore trop aussi) préfèrent singer l’amour plutôt que de nager avec les requins la nuit pour rejoindre une côte floridaine. Dans mon roman Le Cœur Bleu partiellement situé à Cuba (Éditions Recto Verso, 2016) j’ai déjà écrit que ce n’est pas moi qui leur jetterais la première pierre (ni aucune d’ailleurs) car qui dit que je ne serais pas pire si j’étais dans leur situation… ? On dit les Cubains ringards, roublards et rusés, et que pour être avec un ou une d’entre eux il faut être millionnaire et philanthrope. Ceux qui disent cela savent ans doute de quoi ils parlent, et je n’approuve pas cette réalité, de toute façon ce n’est pas le propos de cet article. Je dis juste que, Cubains ou autres, n’est-ce pas un aspect inévitable du développement du tourisme ?

Une dernière chose importante me semble à ajouter pour conclure : les Cubains, comme d’autres peuples, ne vivent pas seuls. S’ils possèdent une richesse, c’est surtout celle de ne pas souffrir de cette solitude qui en revanche demeure la principale indigence des Occidentaux (et en particulier des Occidentales).

Le Cœur Bleu, situé à Cuba et un de mes romans traduits en espagnol à Cuba et le prix reçu
  • Ce n’est pas donné à tout le monde d’être un excellent médecin ou un ingénieur hors pair,  afin d’être sélectionné (la médecine cubaine est à juste titre considérée comme très performante) et être envoyé par le gouvernement cubain à l’étranger dans des Brigades spécialisées, notamment lors de catastrophes naturelles ou de pandémie, en Afrique contre Ebola ou en ce moment même contre la Covid-19 en Italie ou en Martinique et Guadeloupe. Mais c’est le gouvernement cubain qui reçoit la rémunération pour l’envoi de ses spécialistes, c’est même la première source de devises, trois fois plus importante que ne l’est l’apport du tourisme. Si donc nulle sortie n’est possible, par où les Cubains pourraient-ils donc s’échapper, sinon par l’esprit, par une foi qui se veut inébranlable, même si elle est parfois teintée de cynisme ?

Transformer la fiction en réel

Le propos de cet article qui vient conclure la série estivale consacrée au regard que la littérature invite à poser sur un lieu et ses habitants est plutôt de parler du lien particulier de Cuba avec la littérature, de parler donc de quelques-uns des remarquables écrivains cubains et d’autres qui ont remarquablement écrit sur Cuba, mais surtout de parler du lien si particulier qu’entretient Cuba avec le fait littéraire. Car si le fait littéraire consiste à transformer le réel en fiction, à Cuba c’est la fiction qui a été transformée en réel.  C’est forcément le cas, me direz-vous, dans tous les régimes autoritaires fondés sur la volonté autocratique d’un homme, auto-érigé en héros mythique, voire légendaire. Oui mais nulle part, je pense, autant qu’à Cuba, cette mystification littéraire ne fut si brillante, si séduisante (sé-duire, contraire de in-duire, signifie détourner de son centre), si magnétique, débordant par son fascinant story telling les frontières de l’île.

Les raisons de lutter se multiplient chaque jour : phrase de José Marti devenue slogan des Jeunesses Communistes

Mais pour entrainer tout un peuple dans une histoire, une fiction, un roman national, il faut vraiment un être hors norme, hors calibre, un être exceptionnel, guerrier futé, obstiné, stratège machiavélique mais aussi lettré, cultivé, diplômé, polyglotte, grand connaisseur de littérature internationale doublé d’un orateur hypnotique, capable de raconter pendant des heures une histoire de son cru, pour lever les foules, les haranguer, les diriger, les faire rêver et les entraîner dans un rêve qu’ils finissent par prendre pour le leur. Un homme, un  père de la nation, grand mystificateur devant l’éternel.

La parole n’est pas faite pour couvrir la vérité mais pour la dire, écrivaitMarti. Qu’aurait-il fait, alors, lui le rebelle, s’il avait su que ses mots à lui sont utilisés non pas pour dire la vérité mais peut-être pour la recouvrir ? Aurait-il fait partie des opposants, écrivains et journalistes enfermés et oubliés dans les geôles ?

Je vous propose de nous interroger ici, au travers de l’exemple cubain, sur l’utilisation de la littérature, de la parole et de l’écrit. Tout n’est jamais tout ombre, bien sûr. La révolution castriste a réellement permis de développer une belle littérature contemporaine et un dynamique système éditorial (surtout dédié aux jeunes) et d’abolir l’analphabétisme qui avant l’arrivée de Castro s’élevait à plus de 90%. Mais tout de même, parler autant que le faisait Castro, parler seul, avec une telle capacité d’improvisation, n’est-ce pas aussi s’assurer de ne pas écouter, de ne pas entendre ni laisser entendre, d’autres voix?

Guevara et Castro, La révolution ou la mort   

Fidel et Ernesto, héros romantiques absolus

Chaque pays possède son propre roman national, c’est-à-dire une histoire officielle que l’on aime à répéter et derrière la façade de laquelle se cache une version plus juste et forcément plus dérangeante et moins glorieuse, à la faveur d’une analyse critique. L’Histoire de France, par exemple, fait depuis quelques décennies l’objet d’une analyse nettement revisitée et moi qui ait étudié l’Histoire à l’université, le livre de Suzanne Citron, Le Mythe National (Les Éditions de l’Atelier, 1987) est une bénédiction.

Cuba est donc loin d’être le seul pays qui ait bâti sa propre mythologie, mais il a bâti une mythologie d’exception, digne des meilleurs romans romantiques, avec des personnages bien plus grands que la nature grandiose dont ils sont issus. Dans son excellent ouvrage Le Che, à mort, Marcella Iacub sans le juger ni l’absoudre, démystifie la figure ô combien mythifiée et mystificatrice d’Ernesto Ché Guevara en disant la vérité sur lui, de sa naissance à sa mort, tout au long en particulier du désir de mort qui a mené toute sa vie au fond suicidaire masqué par l’héroïsme révolutionnaire. Et démystifiant Guevara, elle démystifie forcément au passage Castro.

Fidel Castro, fils éduqué, intelligent, astucieux, courageux et héritiers d’hidalgos espagnols catholiques et riches. Fidel Castro, lui, fit la révolution pour prendre le pouvoir et le garder. Échouant en 1953 à prendre à l’armée du président Batista la caserne de la Moncada à Santiago (à l’extrême est de l’île), il revint triomphalement à la charge en 1956, lançant la marche vers la révolution qui allait soulever toute la population de l’est à l’ouest, de Santiago à La Havane, renverser le dictateur Batista, chasser les Américains qui colonisaient Cuba depuis la fin du 19e s. et le faire entrer triomphateur et libérateur à La Havane le 1er janvier 1959. Un vrai héro, Fidel, arrivé par la mer avec son frère cadet Raoul, son ami Cienfuego et son autre ami, cet exalté argentin, médecin qui voulait être écrivain et d’ailleurs écrivant tout le temps, Ernesto Guevara. Dans un vieux rafiot acheté au Mexique et nommé Granma, embarcation aujourd’hui exposée au centre de La Havane, Granma étant aujourd’hui le nom de l’unique quotidien cubain et organe de presse du Parti communiste cubain. 

Fresque du Ché à La Havane

Fidel a suscité la mystification de Ché Guevara, a contribué à en faire une figure légendaire et surtout s’en est servi jusqu’au moment où il finit sans doute par s’apercevoir que contrairement à lui, Ché Guevara ne voulait pas exercer le pouvoir et encore moins gouverner. Guevara lui,  voulait la révolution pour la révolution, pas comme un moyen mais comme un but en soi, peu importe le nombre de morts, et les morts n’ont pas manqués au rang des réalisations de Guevara. Nommé par Castro au poste de Ministre de l’Économie, il s’y révèle totalement incompétent, et surtout totalement inintéressé à devenir un dirigeant politique et repart faire la révolution au Congo. Échec cuisant et Castro, après lui avoir sauvé la vie cette fois-là en le récupérant clandestinement à son retour de cette révolution ratée en Afrique, finit par lui recommander d’aller en Bolivie où, pouvait-il l’ignorer, il risquait fort de se finir comme il a fini, assassiné par la CIA en 1967, à moins de quarante ans. Compulsión de destino, compulsion de destin, dirait-on en psychanalyse, mais en littérature, cela fait une sacrée histoire, avouez, une sacrée bonne histoire, un best-seller international qui a captivé et soulevé les foules et fasciné les Cubains eux-mêmes qui ne demandaient pas mieux que de croire en cette révolution et en lui, Fidel, jusqu’au bout. Si ça avait été possible…

Quand Marcella Iacub titre son livre, passionnant et passionné, Le Ché, à mort ! c’est comme on dit « tu le veux ? Oui, à mort ! » Ou à fond, et à fond ça veut bien dire coûte que coûte, à mort. La devise de Cuba n’est-elle pas  Revolución o muerte, la Révolution ou la mort ?  Imagine-t-on devise plus littéraire, plus romantique et captivante ? Mais pour la vivre au quotidien… il faut s’accrocher. Et le slogan de Castro n’est-il pas aussi, célèbre, Hasta la victoria siempre, jusqu’à la victoire, toujours, sous-entendu à n’importe quel prix… Dans Dans la peau de Fidel Castro, remarquable documentaire, constitué d’images d’archives édifiantes et révélatrices, signé par le journaliste Karl Zéro, on ne peut que se prendre de fascination pour ce Castro aux idées de droite qui devient communiste contre toute attente car seule l’Urss propose de soutenir sa révolution (au grand dam de son ami Cienfuegos qui s’étonne car ils ont toujours été à droite, depuis leur jeunesse commune, mais Cienfuegos meurt opportunément dans un accident d’avion et dès lors plus personne (?) ne se rappellera les anciennes convictions de Fidel, et puis tout le monde a le droit de changer d’idée… ). Dans la famille Castro c’est Raul le frère cadet qui adhère au communisme et peut-être influence aussi Fidel dans sa conversion, officiellement annoncée après la crise des Missiles en 1962.

Fidel Castro, père de la nation

Guevara lui, vient d’une famille noble, lettrée et sans souci d’argent mais qui vit d’emblée selon des convictions de gauche qui ont nourri son enfance, d’autant que sa tante, personnage important, est une militante communiste. Fidel et Ernesto ont en commun d’être de bien brillantes personnes, l’un docteur en droit et l’autre docteur en médecine, érudits, disciplinés, exigeants, polyglottes, intransigeants et capables d’entraîner les autres dans leur rêve. Un rêve de revanche pour Castro, bâtard d’un riche propriétaire terrien marié qui a fait 7 enfants à sa cuisinière, ne reconnaissant finalement son fils aîné, Fidel, que lorsque celui-ci eu 17 ans. Un rêve d’originalité et de marginalité pour Guevara. mais basé sur une violence et une agressivité hors normes aussi, repérée dès l’enfance par ses proches. Une violence qu’il a exercée et qu’il a cherchée pour lui-même, à mort !…  Nourri de lectures précoces de poésie mais aussi de sociologie, Guevara a écrit tout au long de sa vie, devenant de fait un personnage inventé de toute pièce. Même sa date de naissance est fausse (sa naissance a été déclarée plus d’un mois après sa vraie naissance pour cacher le fait qu’il fut conçu avant le mariage de ses parents) mais au bout du compte, El Ché rejoint le destin qu’il poursuivait, celui du héros peu fait pour la vie mais parfait pour la mort, calibré sur mesure pour demeurer éternellement  dans la mémoire collective, héros des ados rebelles, ornement pour les affiches, les casquettes, les pin’s et autres émojis. Si ça ce n’est pas de la grande littérature, alors…

Un roman écrit par un seul homme ?

Cuba serait donc le roman d’un seul homme, et de ses proches, soutenu par ceux qui avaient intérêt à le faire, l’URSS jusqu’en 1991, puis la Chine après que la chute de l’URSS a laissé Cuba exsangue ? Mais cet homme, et ses soutiens, ont réellement, pour de vrai, sauvé tout un peuple qui depuis Christophe Colomb n’avait plus jamais eu d’autonomie ni de souveraineté, au gré des envahisseurs et des colonisateurs qui se sont succédés, là comme ailleurs dans la Caraïbe. Il faut néanmoins s’interroger sur la force de conviction insensée, et la capacité de parler, de discourir et de persuader, au long de discours hypnotiques qui pouvaient durer toute la nuit, pour entraîner tout un peuple dans sa propre fiction. Médusante force d’entraînement qui rend tout un peuple prisonnier d’un non-choix, celui de vivre la Révolution et d’en être fier au point d’être fier de devenir un instrument de cette utopie comme on devient le personnage d’un roman fictif.

Mais si le système devait s’effondrer, comme on le prédit dès le début, s’il a tenu même après que la CIA elle-même, avec toute la puissance de la diaspora cubaine de Miami, a échoué, après le ridicule dont s’est couvert Kennedy après l’échec cuisant de la Baie des Cochons (1961) puis finalement le recul dont il a fait preuve, intelligemment, négociant avec Kroutchev le retrait des missiles soviétiques plutôt que d’attaquer Cuba comme le souhaitaient ses généraux (1962), si les pires crises économiques, les pénuries, les famines, les ouragans dévastateurs, n’ont pas encore laminé cette île et son régime, que faut-il en conclure ? Je n’en conclue personnellement rien. Toutes les analyses rapides ou manichéennes à propos de Cuba se sont avérées inefficientes. Et que deviendront les Cubains s’ils devaient ne plus être des Cubains ? Ils redeviendraient des Américains ? Vraiment ? Tout ça pour ça ? Beaucoup prédisent la fin du roman pour bientôt. Comme d’autres pays emblématiques, idéalistes et créés de toutes pièces, comme la Yougoslavie de l’ami personnel de Castro, Tito, on n’imagine pas son œuvre survivre encore très longtemps à sa mort, en novembre 2016, parce que même retiré il l’incarnait, et aucun autre évidemment n’aura ni son envergure ni son aura.

Maison de naissance de José Marti à La Havane et sa tombe à Santiago de Cuba

La place prépondérante de la littérature

Dans le pays, la littérature, au cœur du système d’éducation de haut niveau et entièrement gratuit qui, avec la recherche médicale de pointe, constitue la grande réussite de ce régime, continue d’occuper une place centrale. Chapeau alors, franchement, à un pays quasi totalement analphabète il y a de cela moins de 60 ans, qui au long de campagnes d’alphabétisation répétées a réussi à sortir de cet obscurantisme-là. 

Castro revendiquait donc comme inspirateur de sa révolution, un homme de lettres cubain mort en martyr au combat en 1895 lors de la première révolte cubaine contre l’occupant américain, José Marti (Versos sensilios, Simples vers, dont celui-ci : Celui qui ne se sent pas offensé par l’offense faite à d’autres hommes, celui qui ne ressent pas sur sa joue la brûlure du soufflet appliqué sur une autre joue, quelle qu’en soit la couleur, n’est pas digne du nom d’homme. Philosophe, essayiste, journaliste, traducteur, poète, Marti, lui-même inspiré par Victor Hugo rencontré à Paris, autant que par Walt Whitman aux États-Unis, n’a pas inspiré que Castro mais bien toute l’émergence de la pensée socialiste d’Amérique centrale et du sud. Et joué un rôle essentiel dans la naissance de la littérature latino-américaine avant de devenir, par la résurrection que lui a offerte Castro, le poète national cubain, dont la date de naissance, le 28 janvier, est un jour aussi célébré que la fête nationale cubaine, le 26 juillet. C’est certes pratique un poète mort, mais la puissance de ses écrits n’en demeure pas moins réelle et a essaimé surtout après sa mort.

D’autres écrivains d’importance sont à retenir lorsque l’on parle de littérature cubaine, je vous invite à les découvrir, d’Alejo Carpenter (La harpe et l’ombre, Gallimard), écrivain cubain en exil, néanmoins au cœur de ce que l’on nomme le boom de la révolution littéraire latino-américaine, jusqu’à Leonardo Padura Fuentes ( Le palmier et l’étoile, Éditions Métailié) retourné vivre à La Havane après plus de 20 ans à Paris, sans doute l’écrivain cubain internationalement le plus connu aujourd’hui.

Affiche de la Feria del Libro 2017

Et puis ne pas oublier surtout, de dire que la jeune littérature cubaine existe, sept maisons d’édition actives, des auteurs surtout dédiés à écrire des livres pour les jeunes, toujours un but éducatif. Un salon du livre, la Feria del Libro, très fréquenté qui dure toute une semaine, dans le fort de La Havane (le Canada a été le pays invité en 2017 et plusieurs auteurs canadiens, dont moi-même, avons été traduits en espagnol à Cuba à cette occasion), un Congrès annuel dédié à la lecture chez les jeunes (avec une collaboration de IBBY Canada et IBBY Cuba, IBBY étant la branche de l’Unesco consacrée à l’éducation de la jeunesse), un office du film actif et qui exporte certaines de ses œuvres… non Cuba n’est pas que le reggaeton et la salsa, même si cela demeure à saluer aussi par sa force et son expansion internationale…

Papa Hemingway

Je ne veux pas finir sans citer Papa, alias Hemingway ? Impossible. Ernest (Ernesto Guevara, Ernest Hemingway… pas étonnant que le prénom Ernesto soit populaire à Cuba…) Quarante ans de séjours longs et répétés à Cuba, longtemps résident de l’hôtel art déco, l’un des plus beaux de la Vieille Havane, Ambos Mundos (j’aime personnellement aussi beaucoup l’Hôtel Raquel…) où sa chambre est à visiter, ainsi que ses bars préférés et les cocktails qu’il y a inventé, le Floridita et la Bodegita del medio, mais aussi le bar du village de pêcheurs de Cojimar où son bateau, le Pilar était au mouillage, la plage Pilar, à Cayo Coco, au large de laquelle il pêchait au gros, et surtout le superbe domaine qu’il a fini par acquérir pour être enfin chez lui à Cuba, la Finca Vigia. Hemingway dont l’âme flotte partout encore sur l’île bleue, où il écrivit plusieurs romans majeurs dont Le vieil homme et la mer qui lui valut le Nobel et le Pulitzer. Papa, comme le surnommait amicalement la population, est-il vraiment mort d’avoir dû quitter Cuba ? En tout cas, il n’y survit pas quand, malade d’un cancer il doit se résoudre à quitter pour se soigner aux États-Unis (la médecine cubaine n’était certes pas à l’époque ce qu’elle est devenue) et prostré dans son chalet du Colorado, il relit et corrige son livre posthume, Paris est une fête (le premier jet en fut écrit en 1920-21 à Paris et c’est le seul livre où Hemingway parle de sa technique littéraire, notamment de son fameux style laconique), pose le manuscrit et se tire un coup de carabine dans la bouche en 1961.

Des films

Ces derniers temps pourtant, j’ai vu de remarquables films qui tous permettent d’appréhender vérité cubaine depuis 60 ans sous différents angles inédits.

  • Treize Jours (Roger Donaldson, 2000) où ces treize jours que dura la crise des missiles dont je parlais plus haut, et qui changèrent sans doute le rapport de force de la Guerre froide. Au cœur de l’enjeu entre l’URSS et les USA, Fidel Castro fut néanmoins totalement mis de côté, jamais consulté par ni l’une ni l’autre des deux puissances, alors qu’il était le premier intéressé. Il en tira une leçon et une amertume qui sans doute le pousseront à vouloir «exporter» son modèle révolutionnaire en Afrique, en vain. 
  • Che Guevara, le journal de Bolivie (Richard Dindo, 1997), tiré du journal de Guevara, retrace ses derniers jours en Bolivie. Rappelant aussi que Guevara écrivit de fait toute sa vie, jusqu’à la toute fin.
  • Ayant appris que Donald Trump tentait de bloquer la possibilité de voir le dernier film d’Olivier Assayas, cinéaste français connu pour ses films politiques et sa manière singulière de filmer l’action, j’ai cherché et trouvé sur internet Cuban Network ( 2019) qui explique dans ce thriller palpitant comment Castro envoie ses propres espions au sein de la diaspora cubaine anti castriste de Miami, protégée par la FBI et la CIA, afin de contrer les attentats qui sont organisés contre les hôtels de tourisme à Cuba dans les années 1990 après la chute de l’URSS.
Hôtel Ambos Mundos et la Finca Vigia, souvenirs des longs et déterminants séjours effectués par Hemingway à La Havane

Ultimes confidences de Castro à un écrivain… américain

Le lien à la littérature de Fidel Castro demeura donc consubstantiel du début à la fin. Il ne toléra qu’un seul et unique étranger, outre Guevara, parmi ses barbudos (combattants), un penseur et écrivain français, Régis Debray qui l’accompagna et témoigna ensuite de l’idéal de la révolution, avant de rompre plus tard violemment avec le régime politique castriste.

Il n’y a pas de hasard au fait qu’il ait également choisi un écrivain, américain cette fois, pour livrer ses ultimes regrets quant à sa révolution. L’écrivain en question, c’est Russel Banks, qui en témoigne dans son récit Voyager (Actes Sud, 2017). Les circonstances : en mars 2003, Russel Banks et William Kennedy sont invités comme écrivains à la Feria del Libro de La Havane et, comme tous les écrivains qui souhaitent être publiés à Cuba, ils font cadeau de leurs droits d’auteur contre le fait que leurs livres soient distribués dans les écoles secondaires partout à Cuba. Russel Banks poursuit : « Il s’est avéré que Kennedy et moi avons eu la possibilité de passer la plus grande partie de notre deuxième jour à La Havane à interviewer Fidel Castro dans son bureau personnel. On n’«interviewe» pas vraiment El Commandante ; on essaye de glisser une question avant qu’il ne se lance dans un autre discours. Pourtant, lorsque je lui ai demandé si, après quarante-quatre ans de pouvoir, il regrettait quelque chose, il a immédiatement et sans détour répondu : « Oui, je regrette deux choses. Je croyais que la révolution éliminerait le racisme, ce qui n’a pas été le cas. Comme vous pouvez le voir, tous ceux qui sont dans une position d’autorité me ressemblent. Mais, a-t-il ajouté, nous apprenons de vous, Américain, en encourageant la discrimination positive.» Touché. « Deuxièmement, a-t-il poursuivi, je n’aurais jamais dû faire confiance aux Russes.» (p.140-141) Puis, le Lider Maximo leur propose tout simplement d’aller se reposer sur son île personnelle, aux petits soins de sa garde rapprochée. Bateau, rhum et pêche aux homards, ce que Banks et Kennedy acceptent.

Bateau, mer turquoise translucide, myriades de poissons multicolores, rhum, cigares. Homards… une autre manière d’évoquer la réalité cubaine, peut-être même si les Cubains eux, se baignent peu et très rarement.

Et puis il y en a une autre, hélas loin, apportée par la réalité météorologique au moment même où je termine ces lignes : cette amie havanaise qui m’écrit que l’ouragan Laura fonce droit sur l’île qu’il traversera de part en part.

Encore ? Eh oui, encore…

Plage à l’est de La Havane

Chers lecteurs, ainsi s’achève cette série estivale qui, je l’espère, vous aura donné une vision différente, littéraire en l’occurrence, des pays auxquels je vous ai convié à travers le regard des écrivains et artistes. Et vous aura donné aussi l’envie de vous y rendre par vous-même, lorsque ce sera possible.  Bonne fin d’été !  www.alineapostolska.com

Photos : Aline Apostolska & Wikipédia

L’Invitation au voyage 5 : l’Afrique du sud

En Afrique du sud, la révolution des lionnes

Oh j’ai tellement aimé l’Afrique du sud!

Ayant eu la chance d’y être invitée en mai 2018 pour la célébration, at large! du centenaire de naissance de Madiba, nom tribal, et affectueux, de Nelson Rolihlahla Mandela, en juillet 2018, j’ai découvert un pays (du moins une partie car l’Afrique du sud est immense et m’en reste encore beaucoup à voir) auquel je ne m’attendais pas.

Sur les hauteurs de Port Élizabeth, Mandela passe le relai aux nouvelles générations

Aurais-je jamais pu m’attendre d’ailleurs, malgré les reportages, les images, les films, les articles si nombreux… à un pays si contrasté, un pays d’extrêmes. Tant sur le plan géographique (deux océans, autant de hautes montagnes, la campagne mais aussi steppe et la savane, le désert, les réserves animalières, la côte impressionnante) que socioéconomique (la violente misère des townships forcément accompagnée de violence physique – et ce, il faut le souligner, malgré de remarquables initiatives de la part de travailleurs sociaux et d’artistes locaux pour occuper les jeunes à des activités artistiques et créatives -, autant que le luxe visible et en expansion, et comme c’est le cas ailleurs, ces deux extrêmes croissent simultanément), et partout la révolution culturelle et artistique en éclosion, comme une claque pour le monde entier – le choc du Musée d’Art Contemporain Africain du Cap, le Zeitz Mocca, un véritable étourdissement pour moi qui ai pourtant vu sans doute des centaines de musées dans le monde depuis la petite enfance, l’audace des galeries de Johannesburg, de Durban, autant que les lieux d’histoire comme Soweto, la maison du jeune couple Mandela et la vénération dont jouit aujourd’hui Winnie, si controversée à la fin de sa vie…

L’océan indien à Durban

des artistes visuels impertinents et audacieux, autant que les phénoménaux chorégraphes et interprètes contemporains : la danse contemporaine, entrée en clandestinité, et en résistance durant l’apartheid, a explosé dès les années 90. Dance Factory et la National School of the Arts de Johannesburg forment des générations de danseurs à la suite des célèbres figures de Robyn Orlin, Dada Masilo, Gregory Maqoma ou Vincent Mantzoe… Danse Danse a d’ailleurs présenté Dada Masilo en septembre 2018 à Montréal. Je les connaissais en partie pour les avoir vus en France et à Montréal (tout en rêvant de pouvoir me rendre dans l’un des deux festivals de danse contemporaine à Durban, (Jomba! 20 ans en août 2018) et à Johannesburg (Dance Umbrella à Johannesburg, 30 ans en mars 2018) festivals qui comptent depuis longtemps comme carrefours de la création en danse contemporaine mondiale.

Entrée spectaculaire du musée Zeitz Mocca au Cap

Deux semaines sur les traces de Mandela, en cent lieux symboliques de la vie et surtout, de son œuvre, de Johannesburg à Pretoria, de Durban au Cap et Port Élizabeth. Lorsque j’en suis revenue, après 22 heures de voyage de ce qui véritablement l’autre bout du monde, je pensais être rentrée d’une autre dimension, nourrie pour des années par des paysages (ah les vignobles du Cap, l’île de Robben Island, les sublimes hôtels aussi, où nous avons été accueillis comme l’unique et inimitable Table Bay Hotel du Cap, entre autres, les parcs nationaux de Kruger ou Addo, entre autres aussi, les restaurants mais aussi la distillerie mondialement primée de Durban… le palais de justice de Pretoria, la croisière du soir à Durban, les couchers de soleil sur l’océan indien à Port Élizabeth, loin des requins… mais aussi ma folle nuit à Durban avec deux jeunes femmes natives de la ville, dans leur resto de fruits de mer puis leur bar de danse préféré, le taxi collectif puis le Huber local, le récit de leur vie de jeunes noires dans leur shiptown respectif, le poids des traditions mais aussi la peur quotidienne des meurtres et des réglements de compte, le constat qu’aujourd’hui que les Noirs d’Afrique du Sud ont le droit de vivre en ville avec les Blancs, ils n’en en pas le désir, ils se tiennent toujours à part (étymologie de apartheid) refusant que l’argent qu’ils gagnent aujourd’hui profitent ailleurs qu’au sein de leur communauté… comme si les autochtones d’ici refusaient de jamais se mêler aux villes canadiennes même s’ils pouvaient le faire vraiment (ce qui est loin d’être le cas). Des réflexions, des leçons à tirer de tout ça, au jour le jour.

Si jamais ce virus un jour est maitrisé et que nous pouvions recommencer à voyager avec respect et modération, adressez-vous directement à South African Tourism ou allez sur le site de Indaba, la plus grande foire du tourisme en Afrique qui se tient chaque année au mois de mai à Durban, vous y trouverez forcément une manière de vous rendre en Afrique du sud, dans un lieu ou un autre selon vos goûts et votre budget.

Indaba la plus grande foire annuelle du tourisme africain à Durban

À mon retour de là en mai 2018, j’avais d’ailleurs écrit un long article dans La Métropole, vous pourriez vouloir le relire aujourd’hui : http://lametropole.com/voyages/en-afrique-du-sud-sur-les-traces-de-mandela/

Écrire contre l’apartheid

Aujourd’hui néanmoins, je vous convie à un autre type de voyage, un voyage littéraire, qui constitue le 5ème volet de ma série estivale L’Invitation au voyage. Avec de très nombreux écrivains, deux Prix Nobel à douze ans d’écart, une exception là aussi! des Afrikaners d’hier à la nouvelle et bouillonnante jeune génération d’écrivaines et écrivains noirs, l’Afrique du sud se distingue par l’impact de sa littérature sur le monde. Car en effet, après avoir représenté une arme efficace dans la lutte contre l’apartheid, la littérature sud-africaine a dû effectuer une mutation en profondeur pour ne pas sombrer avec lui. Avec des modèles essentiels, dont le premier de tous : Nelson Mandela, dont il faut se souvenir toujours qu’il a initié sa résistance, ainsi que la révolution qu’il allait effectuer pour l’humanité entière, avec un livre, écrit en cachette, au péril de sa vie, dans sa geôle de Robben Island. L’île de Robben Island, d’autant plus lugubre que les ciels y sont clairs, et l’horizon ouvert sur la ville du Cap, à 11 km droit devant, tandis que la célèbre Table Mountain semble un géant assoupi au loin. Pourtant, aucun prisonnier ne s’en est jamais évadé. Au cours des 18 années où il y a été détenu, Nelson Mandela a donc écrit, jour après jour. Dans Long walk to freedom il a fait le bilan de son passé et inscrit les raisons qu’il aurait de survivre. Mandela n’a pas rêvé le futur. Il l’a écrit, puis il l’a fait, prouvant là, s’il le fallait, la force de la littérature. 

Vue imprenable sur la fameuse Table Mountain depuis l’hôtel Table Bay au Cap

Puissante tradition littéraire

Bien avant qu’il ne soit libéré (1990) puis élu président (1994), des écrivains sud-africains luttaient eux aussi contre l’apartheid à la force de leur plume, dès les années 70 et 80. Ils se nomment Nadine Gordimer, André Brink, Breyten Breytenbach, J.M. Coetzee, Afrikaners blancs devenus des géants de la littérature mondiale dont deux prix Nobel de littérature en moins de quinze ans (Gordimer en 1991, Coetzee en 2003). Au lieu de s’installer dans les pénates de leur célébrité, ceux-ci opèrent au cours des années 90 une mue post apartheid, s’engagent à chercher de nouveaux thèmes pour répondre à une profonde réflexion collective qui exhortait les artistes à distinguer création et revendication politique. Gordimer écrira notamment Un amant de fortune (2001) et Coetzee, Disgrâce (1999) considéré comme le roman préféré des lecteurs sud-africains.

Renonçant à l’idéal, les écrivains des générations suivantes, déçus par la réalité de leur société, dépeignent une Sud-Afrique, certes plus libre mais profondément corrompue, fracturée par une discrimination de classe et d’argent. « La fin de l’apartheid a libéré l’imaginaire, analyse Zakes Mda, une des voix contemporaines majeures. Il était plus simple d’écrire au temps de l’apartheid où le bien et le mal étaient clairement répertoriés. Notre société d’aujourd’hui n’est plus manichéenne, et ça c’est complexe. » La complexité humaine, n’est-ce pas justement l’affaire de la littérature?

Cellule de Nelson Mandela à Robben Island

Nouvelle génération d’écrivains

En mars 2018 à Durban, Sizwe Mpofu-Walsh, rappeur et écrivain de 29 ans, a participé à la 21ème édition de Time of the writer, un évènement littéraire international. Son premier livre Democracy and Delusion (2017) a lancé une large discussion politique. D’autres écrivains, comme K. Sello Duiker, disparu en 2005 ou Phaswane Mpe mort du sida en 2004, ont mis en scène une jeunesse urbaine, consumériste, désintéressée des questions raciales et des criantes inégalités. Mpofu-Walsh n’est pas d’accord : « Le fait que mon livre soit devenu un best-seller auprès de ma génération est la preuve que les jeunes sont préoccupés par l’état du pays. »

Le succès de cet évènement littéraire annuel lui donne raison. Mais les jeunes n’y parlent pas que politique. Ils parlent d’abord littérature, romans, nouvelles, poésie (le genre sud-africain traditionnel issu de la tradition orale). Nozizwe Cynthia Jele a imprimé sa marque en parlant d’amour. En 2011, son premier roman, Happiness is a Four-Letter Word, a remporté de nombreux prix dont le prestigieux Prix du Commonwealth et le Prix M-Net du meilleur scénario adapté. Impliquée dans la promotion de la lecture auprès des jeunes des townships, notamment avec la fondation privée FunDza Literacy Trust, son nouveau roman The one’s with purpose (2018) se veut un cri de sa génération des moins de 30 ans : « Cynthia est incroyable, dit une lectrice de Durban. Elle incarne les jeunes femmes de la communauté noire, artistes, chefs d’entreprise… des lionnes, des Mama Winnie! (Winnie Mandela aujourd’hui adulée malgré les anciennes controverses). » Cynthia Jele est publiée par Kwela, respectée maison d’édition spécialisée dans la littérature sud-africaine contemporaine. Qui dit écrivains dit éditeurs et la multiplication des maisons d’édition constitue elle aussi une preuve de vitalité.

Plats traditionnels revisités par une jeune cheffe réputée installée dans un township du Cap

Révolution ou gâchis?      

Angus Begg, journaliste et photographe au Cap, m’avait accordé en juin 2018 une interview. Il se disait d’accord sur ce qu’il nomme « la revanche des lionnes » mais néanmoins déçu : « Il reste que notre société est gangrenée de politique, analysait-il. Les Sud-africains ont vite déchanté des idéaux qui avaient placé Madiba et son parti au pouvoir. La lune de miel n’aura pas duré dix ans. L’incompétence des politiques à faire fonctionner les secteurs clés de l’économie, quand ils ne les détournent pas à leur profit demeure la faiblesse du pays. Aujourd’hui, je pense que si le Congrès national africain pouvait gagner des points en revenant à une société racialement polarisée, il le ferait. » Et quelles en sont les forces? « Les gens justement, leur conscience, leur éthique professionnelle individuelle et puis la beauté de la nature, les ressources naturelles… » Les écrivains incarnent-ils cette force? « Certainement. Une révolution artistique s’est produite ici en vingt ans. Chorégraphes, musiciens, peintres, écrivains, blancs, noirs, coloured… ce sont eux les nouveaux guerriers zulu, et zulu veut dire ciel, alors… »

Et si la nouvelle révolution sud-africaine était artistique?

Ainsi, dans son deuxième roman, New Times, la journaliste et romancière Rehana Roussouw qu’un ami journaliste new-yorkais, Savas Abadsidis, et moi avions lue, n’hésite pas à parler de gâchis : « Dans les années 1980, nous expliqua-t-elle, Desmund Tutu a inventé la formule “nation arc-en-ciel” pour inviter les Sud-Africains à célébrer leur diversité et à voir leur humanité dans celle de l’autre. Le Congrès national africain en a fait son slogan électoral. Puis le gouvernement Mandela n’a pas apporté d’aide aux Sud-africains pauvres atteints du sida et a vite mené une politique économique favorable aux grands entrepreneurs, creusant des gouffres entre les catégories sociales. En 1995 déjà, nous savions qu’il ne suffit pas d’un homme, aussi adoré soit-il, pour réaliser des idéaux. C’est la responsabilité des citoyens, des médias et des artistes de rester vigilants. » Et Roussouw de conclure : « J’espère que mon roman permettra de comprendre les dessous du mythe de la nation arc-en-ciel et la façon dont Mandela a conduit le pays dans le bourbier dans lequel il se trouve à présent. » Angus Begg, lui, demeurait désabusé sur ce sujet. « C’est la question, disait-il. Nous dépensons des fortunes en commémorations alors que le pays est au bord de la faillite. » Et là, avec la situation dramatique qu’a connu l’Afrique du sud durant la pandémie de Covid, à votre avis, qui a le plus souffert, sinon justement les townships?

Du point de vue de la littérature en tout cas, les succès restent incontestablement à fêter : l’éclectisme des nombreuses nouvelles voix des lettres sud-africaines, leur mixité d’origines, d’imaginaires, de points de vue et d’angles analytiques. La profusion des genres littéraires. La singularité des visions individuelles qui véhiculent aussi l’identité héritée de leurs communautés respectives. Et puis la liberté de penser, d’écrire, de critiquer… N’est-ce pas pour cela aussi que toutes et tous se sont battus si fort, si longtemps? Et espérons-le, pour longtemps encore.

J’espère que ce voyage vous aura plu et motivé à découvrir tous ces écrivains. Merci pour votre fidélité et à la semaine prochaine, destination Cuba, autre pays qui a choisi pour mascotte de sa révolution un écrivain, un poète : José Marti. 

Texte et photos : Aline Apostolska

L’Invitation au Voyage – 4 : L’Allemagne

Le Canada, invité d’honneur de la foire de Francfort 2020, reportera peut-être sa participation, Covid-19 oblige, à 2021, privilégiant ainsi, comme le précise le communiqué officiel du Conseil des Arts, la santé de ses auteurs et de son personnel. Car chaque cannée, en octobre, le pouls de la littérature mondiale bat à Francfort, où se concluent les principales ventes de droits étrangers pour tous les best-sellers du monde. Non seulement la littérature, et globalement l’édition allemandes contemporaines sont-elles toujours aussi dynamiques et inventives, mais de plus l’Allemagne est devenue un marqueur international. Si le britannique Pearson demeure le plus grand éditeur au monde, l’éditeur munichois Piper Verlag arrive juste derrière.

Logo de la Foire du Livre de Francfort 2020

Rien d’étonnant à cela. Juste la continuité d’une longue, puissante, imposante tradition. L’Allemagne, immense pays de littérature et d’édition, immense pays de culture, des penseurs incontournables, des philosophes célébrissimes, des poètes remarquables, des conteurs qui ont marqué notre enfance à tous, autant que des compositeurs mythiques, des cinéastes qui ont révolutionné le septième art autant que de chorégraphes qui ont complètement métamorphosé la danse en inventant dès la fin du 19e s. la danse contemporaine puis l’expressionnisme caractéristique de la création artistique allemande dès les années 1920. Le leg pour l’humanité est autant imposant qu’intimidant, et c’est tout un défi pour les nouvelles générations de créateurs que de s’inscrire dans une telle tradition, et pourtant ils le font, et avec quel impact…

Difficile d’oser choisir à l’intérieur d’un tel patrimoine, d’autant que je ne peux personnellement pas beaucoup parler du pays dans son ensemble. Non pas que les images me manquent, au contraire. Dès l’enfance, j’ai traversé ce pays voisin de la France avec mon père sur notre route des vacances en ex-Yougoslavie. Je connais cette route par cœur, elle est tracée dans mon cœur et elle passe par l’Allemagne, où vivent par ailleurs, plusieurs membres de ma famille paternelle, ainsi qu’en Autriche.

Parler allemand a été une sorte de normalité pour une partie de ma famille croate et herzégovine, cela remonte à loin puisque la marraine de ma grand-mère paternelle, née en 1913 dans l’empire austro-hongrois, était Viennoise et l’a baptisée Bernarda, ce qui est aussi mon premier prénom. Bernarda, forte comme l’ours, totem de Berlin mais aussi de la ville de Bern en Suisse alémanique, naturellement considéré comme le roi des animaux en Europe où il n’y a pas de lions… Ceci est la petite histoire, bien sûr, mais lorsqu’il s’est agi de choisir une seconde langue au lycée, il allait de soi que ce serait l’allemand pour moi, plutôt que l’espagnol. Huit ans d’allemand, mais il est très loin le temps où je lisais Goethe et Rilke dans le texte! L’espagnol a depuis lors, au gré des circonstances de la vie, pris sa revanche.

Plus récemment, l’Allemagne est pour moi indubitablement reliée à la danse contemporaine. J’ai ainsi eu la chance de séjourner plusieurs fois à Münich, ville que j’adore sur le fleuve Isar, ainsi qu’à Berlin, Postdam et Dresde. J’y retournerai volontiers n’importe quand!

Dans l’attente, et sans être une spécialiste de la littérature allemande, je vous propose dans ce quatrième volet de cette série, une sélection de treize titres, choix parfaitement subjectif évidemment, et heureusement, mais qui donne un aperçu de la richesse de ce paysage littéraire.

Rotenburg ob der Tauber
  • Johann Wolfgang Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, 1774 (Folio)

Qui n’a eu ce roman au programme de littérature dans son adolescence? Une des œuvres clé du romantisme qui repose sur l’idée que l’amour ici-bas est impossible, et que seul la mort, le suicide, permet la réunion des amants. Du jeune Werther de Goethe à Roméo et Juliette de Shakespeare, en passant par tous les ballets romantiques classiques, Le Lac des cygnes, La Sylphide, Giselle… l’esprit de l’amour absolu, inconditionnel et tragique marque le 19e s. Sur les traces de Sissi, la plus libre et la plus étrange des impératrices, d’origine bavaroise, et de son cousin préféré Louis II, sur une symphonie de Beethoven ou de Wagner, du mythe de la Lorelei sur son rocher du Rhin jusqu’aux forêts de Brême, le romantisme demeure consubstantiellement allemand. Et Goethe, le plus grand des grands auteurs allemands, n’appartient-il pas à l’humanité, au même titre que Victor Hugo par exemple? Il me fallait néanmoins choisir un titre et Les souffrances du jeune Werther m semble une bonne entrée en matière dans une œuvre immense et bigarrée.

  • Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Contes fantastiques (GF)

L’irruption du grotesque et du fantastique dans la vie quotidienne confère à l’œuvre cette tonalité singulière que Freud qualifiera d’« inquiétante étrangeté ». Sous la plume de l’humoriste, la face la plus sombre du romantisme allemand — le diable, les fantômes, la folie et la mort — atteint, selon Baudelaire, au « comique absolu ». Hoffmann se définissait lui-même comme « un de ces enfants du dimanche qui voient toutes sortes d’esprits invisibles pour des yeux terrestres ». Son œuvre connut un succès immense tant en Allemagne qu’à l’étranger et sera une source d’inspiration pour d’innombrables artistes : Nerval, Andersen, Schumann, Offenbach, Théophile Gautier, Tchaïkovski… Mais aussi, dans un autre registre, les incontournables contes des frères Jacob et Wilhem Grimm.

  • Heinrich Heine, Livre des chants, 1827 (Éditions du Cerf)

L’œuvre lyrique du dernier des romantiques allemands. Parmi les poèmes qui composent le recueil, la célèbre « Lorelei », inspirée de la légende de « la fée du Rhin » — que chanteront à leur tour Nerval et Apollinaire —, assise sur son rocher et dont la chevelure d’or et le chant mélodieux envoûtent les bateliers au point qu’ils en oublient courant et rochers et sombrent dans le fleuve. Ces poèmes qui feront la renommée de Heine, et dont plusieurs seront mis en musique par Schubert, Mendelssohn ou Schumann, sont l’un des sommets de la poésie allemande. Journaliste engagé, polémiste et satiriste, Heine est l’auteur d’une œuvre multiforme. Ses livres seront parmi les premiers à être interdits par les nazis. 

Château de Trêves
  • Franz Kafka, Le Procès, 1925 (Folio)

Tchèque de langue allemande, le grand Kafka, adulé par son compatriote de naissance Milan Kundera, relate ici l’histoire de Joseph K. arrêté un matin sans avoir rien fait de mal et accusé sans connaître son crime. Un monde absurde où nul n’est censé ignorer la loi mais où nul ne peut non plus la connaître. Ce conte noir et cruel suscite un sentiment de malaise et d’étrangeté d’autant plus angoissant que la description en est très réaliste. Coupable sans connaître sa faute et sans pouvoir se justifier, Joseph K. est la figure exemplaire de la culpabilité, et l’univers absurde de Kafka, la métaphore du tragique de notre condition. Cette œuvre inachevée que Kafka ne destinait pas à la publication fut, comme ses autres romans, publiée après sa mort et contre sa volonté par son ami Max Brod.

  • Georg Büchner, Woyzeck, 1837 (Folio Théâtre)

La descente aux enfers d’un pauvre diable, victime impuissante de forces hostiles et de la cruauté du monde. Devenu, pour subvenir aux besoins de sa femme et de son fils, l’homme à tout faire de son capitaine et le cobaye d’un médecin sans scrupules, le soldat Woyzeck est exploité, humilié et trompé par celle qu’il aime. En proie à des hallucinations, il sombre peu à peu dans la folie, tue sa femme et se donne la mort en se noyant dans un étang. Destin tragique que Woyzeck résume lui-même ainsi : « Chaque homme est un abîme, on a le vertige quand on se penche dessus. » Restée inachevée à la mort de son auteur, la pièce a été redécouverte par Brecht. D’une étonnante modernité, elle anticipe le drame expressionniste allemand. Alban Berg en a fait un opéra. 

  • Theodor Fontane, Effi Briest, 1896 (Gallimard/L’Imaginaire)

Des bords de la Baltique à Berlin, une triste et banale histoire d’adultère qui conduit à la mort de l’amant, tué en duel par le mari, puis à la déchéance d’Effi Briest, jeune aristocrate qui finira par mourir de chagrin, seule, couverte d’opprobre et répudiée par les siens. Attaché à la tradition, peu porté à la révolte et plein d’indulgence pour ses personnages, Fontane peint toutefois sans fard, mais avec humour et un scepticisme désabusé, la société allemande de son temps. Une Madame Bovary prussienne par le maître du roman réaliste allemand, dont les drames se nouent et se dénouent au fil de longues conversations entre les personnages.

Château de Trêves
  • Hermann Hesse, Le Loup des steppes, 1933 (Le Livre de poche)

Hermann Hesse, écrivain allemand naturalisé suisse reçoit le Prix Nobel en 1946. En 1933, à l’époque de la parution du Voyage en Orient, Hermann Hesse écrivait à Thomas Mann : « Je ne peux pas me défaire de la qualité d’Allemand qui est la mienne et je crois que mon individualisme de même que ma résistance et ma haine à l’égard de certaines attitudes et d’une certaine phraséologie allemandes constituent des fonctions dont l’exercice est non seulement profitable pour soi-même, mais rend également service à mon peuple. »
Le Voyage en Orient, voyage symbolique, entrepris par les pèlerins d’un ordre très ancien, a pour destination un Orient qui est partout et nulle part, qui est la synthèse de tous les temps, dans un paysage qui est avant tout un paysage de l’esprit. Une forme d’ultima thulé dans un illo tempore. Hesse y déploie en toute liberté les multiples facettes d’une culture allemande qui n’a de sens que si elle est cosmopolite. Récit fantastique et livre-clé, Le Voyage en Orient est la meilleure introduction qui soit à l’œuvre de Hermann Hesse, mon auteur allemand préféré, découvert à l’adolescence avec Siddhartha (1922) et Le loup des steppes (1927).

  • Thomas Mann, La Montagne magique, 1924 (Le Livre de poche)

Également allemand naturalisé suisse (beaucoup d’artistes allemands ont fui vers les États-Unis ou vers d’autres pays européens et ont souhaité changé de nationalité au cours de la Seconde guerre mondiale) Thomas Mann reçut le prix Nobel de littérature en 1929. Ce roman raconte la vie du personnage Hans Castorp, venu rendre visite à un cousin dans un sanatorium de Davos, et qui se laisse séduire par la magie des lieux, la maladie et la mort. Il ne quittera Davos que pour les champs de bataille de la guerre de 1914 sur laquelle se clôt le plus célèbre roman de l’un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle. Dans l’œuvre abondante, on peut préférer La mort à Venise (1911) où l’auteur suggère sa propre homosexualité ou les tomes des Buddenbrock, le déclin d’une famille (1901).

  • Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, 1929 (Gallimard)

À sa sortie de prison, où l’avait conduit l’assassinat de sa maîtresse, Franz Biberkopf est bien décidé à mener enfin une vie sage et honnête. Mais les rencontres et les événements en décideront autrement. Situé dans le Berlin interlope des années 1920, Berlin Alexanderplatzest le roman d’un homme broyé par la grande ville. Il s’adresse à tous ceux, nous avertit Döblin, qui « tel Franz Biberkopf logent dans une peau d’homme et ne diffèrent en rien dudit Franz Biberkopf, savoir exigent davantage de la vie que le pain quotidien ». Son écriture hachée, l’usage de l’argot, sa technique du récit inspiré du cinéma et le recours systématique au monologue intérieur en font l’un des chefs d’œuvre de la littérature expressionniste allemande. 

Marché de Noël traditionnel à Aachen
  • Robert Musil, L’Homme sans qualités, 2 tomes 1930 et 1932 (Points)

À Vienne en 1913, Ulrich, l’homme « sans qualités », décide de se mettre « en congé de la vie » et d’explorer le champ des possibles pour tenter de donner un sens à son existence. La peinture ironique de l’Autriche impériale, à travers une galerie de personnages : un tueur de prostituées, des diplomates, des hommes d’affaires, des intellectuels… Ce roman inachevé, auquel Musil travailla pendant plus de vingt ans, est aussi une critique de la modernité et une réflexion sur ce qui a conduit l’Europe aux catastrophes du siècle passé. Souvent comparé à La Recherche du temps perdu de Proust ou à l’Ulysse de Joyce, c’est l’un des grands livres du 20e siècle. 

  • Rainer Maria Rilke, Poèmes à la nuit, 1913 à 1916 (Éditions Verdier)

Rainer Maria Rilke naît à Prague en 1875, alors en Autriche-Hongrie, dans une famille qui le destine très rapidement à la carrière des armes. Placé dans une école militaire, il est renvoyé en 1891 pour inaptitude physique. Tant mieux pour la littérature mondiale, il compose alors une abondante de poèmes et de nouvelles essentiellement. Ces Poèmes à la nuit sont posthumes et tardivement traduits en français, demeure une référence au même titre que ses Sonnets à Orphée ou bien sa célèbre Lettre à un jeune poète.

  • Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883 (Le livre de poche)

Philologue, poème, compositeur, pianiste et philosophe, Nietzsche haïssait la fonction. Œuvre majeure de la littérature mondiale, Ainsi parlait Zarathoustra se compose de discours, de paraboles, de poésies et de chants répartis en quatre livres. Zarathoustra commence par annoncer la mort de Dieu, condition préalable à l’enseignement du Surhomme, abordé dans le prologue et dans le premier livre, où la parabole du chameau constitue une annonce de son destin. Le deuxième livre expose la pensée de la Volonté de puissance, qui est la pensée du dépassement de soi conduisant au Surhomme. Puis le troisième livre tourne autour de l’Éternel Retour, affirmation de la plus haute importance de la Volonté de puissance, et idée sélectrice destinée à poser les conditions qui dans l’avenir permettront l’avènement du Surhomme. La dernière partie tourne autour des hommes supérieurs et de la tentation de la pitié qui est pour Nietzsche la tentation nihiliste par excellence. C’est pour Zarathoustra le dernier obstacle à l’affirmation de la vie et le début d’une nouvelle transfiguration, avec laquelle l’œuvre se termine, transfiguration vers l’amour et la joie symbolisés par le lion devenu docile et rieur et entouré d’une nuée de colombes. À lire également Le gai savoir dédié à la création artistique.

  • Lou Andréas Salomé, À l’ombre du père : Correspondance avec Anna Freud, 1919-1937 (Hachette)

S’il ne devait y avoir qu’une femme (et l’absence de femmes de lettres de langue allemande ne peut passer inaperçue, bien qu’on cite souvent Hildegarde de Bingen, nonne érudite du 11e s.!), et puisqu’il n’y en qu’une dans ma brève sélection, ce sera (forcément dirai-je) Lou Andréas Salomé. Aimée par Nietzsche et Rilke, admirée par Freud dont elle fut un temps la disciple, psychanalyste, femme libre et audacieuse à l’esprit rebelle et à l’œuvre prolifique, un biopic lui a récemment été consacré. Je choisis pour la faire découvrir la remarquable biographie de H.F Peters, Ma sœur, mon épouse (Gallimard, 1967), mais aussi les lettres qu’elle échangea avec la fille de Freud au sujet du père, en général, et de l’ogre-père que fut Freud en particulier. 

Chers lecteurs, merci pour votre fidélité. La semaine prochaine, l’Invitation en voyage se poursuit en Afrique du Sud, autre grand pays de littérature. Bonne lecture et bonne semaine.

Texte : Aline Apostolska
Photos : Serge Marcoux

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Invitation au voyage 3 – La France, au fil de la Loire…

Chambord le plus spectaculaire, et le plus ésotérique, des nombreux châteaux de la Loire

Si en Amérique du nord on peut rouler pendant des jours dans un paysage imperturbable, ou presque, en Europe c’est très exactement l’inverse. En cent kilomètres, tout change : le paysage, le climat, la végétation, l’Histoire et le tempérament, l’accent et bien sûr, la gastronomie, les aliments, les spécialités, les fromages et les vins qui à eux seuls témoignent de cette extraordinaire bigarrure. Cela reste tout particulièrement vrai en France.

Dans cette série estivale, je vous propose des voyages lointains par le regard d’écrivains du lieu, ou ayant écrit sur le lieu. Mais parvenue à la France, je me suis vraiment demandée par où j’allais bien pouvoir commencer. La France, mon pays, constitue aussi mon mal du pays et me manque tous les jours depuis que je vis à Montréal, voici plus de vingt ans. La France, je la connais très bien, d’un bout à l’autre de son territoire hexagonal tellement diversifié, sur tous les plans et tout particulièrement sur le plan littéraire. Car plus que tout autre pays sans doute (à part peut-être l’Allemagne…), la France demeure encore aujourd’hui caractérisée par son attachement consubstantiel à la littérature. Au fait que la littérature contient et transmet l’appartenance au genre humain. Alain Clavet, le rédacteur en chef de La Métropole, me le disait encore récemment : « La France c’est vraiment le pays des livres, ça me frappe à chaque fois » et il a raison. Comme il faut aller loin pour se voir de près, cette évidence m’a moi-même frappée depuis que je ne vis plus en France, tout comme d’ailleurs, plus fondamentalement, je me suis rendue compte à quel point je suis Française alors qu’en vivant en France, je me percevais volontiers comme « citoyenne du monde » — une étiquette chic, bien sûr, mais présomptueuse aussi. Ce que j’ai compris au fil des décennies, c’est que mon identité française contient toutes les autres, de la même façon que, par-delà les cinq langues que je parle, je n’écris qu’en français car c’est ma langue de vie, celle, la seule en fait, dans laquelle je sais avec précision, nuances et richesse exprimer ma vision du monde. L’identité française va avec une exigence d’amélioration, d’esprit critique, de controverse, de goût de la ripaille et la conversation qui en est indissociable, de goût des proportions et de la pondération, mais aussi avec une curiosité pour le voyage, l’ailleurs et l’altérité. Cette dernière caractéristique explique que les Français soient depuis toujours un des peuples qui s’expatrie le plus mais qui à 80 % finit par rentrer plus ou moins vite chez lui. Cela explique aussi l’attachement à ce qui demeure le point de ralliement centralisateur, la langue, et subséquemment la littérature. Ainsi, considérant ces deux aspects, cela explique aussi, dans la littérature française, l’importance caractéristique des écrivains voyageurs et du récit de voyage tout à la fois comme introspection et extrospection. Les écrivains voyageurs français, depuis des siècles, la liste est longue… et mériterait d’y revenir dans un autre chapitre de cette série. 

Ainsi, proposer un voyage littéraire en France semble une tautologie. Et où donc vous convier? À Paris, où j’ai vécu de 3 à 30 ans? Une autre fois. Dans mes villes et lieux préférés? Trop long. Non, finalement, le choix s’est imposé. Je vous convie le long de la Loire, des environs d’Orléans aux environs d’Angers plus précisément puisqu’il faut bien délimiter ce territoire immense et extraordinairement changeant que trace ce fleuve emblème de la France. J’y ai vécu sept pleines et heureuses années de ma trentaine après avoir quitté Paris pour des raisons professionnelles, mon fils ainé y a grandi de ses 3 à 10 ans, mon fils cadet y est né, je m’y suis déployée et épanouie, puis j’ai voulu partir, plus loin là-bas, vers Montréal, sans autre raison que d’aller voir ailleurs si j’y étais aussi. Mais cette région, que j’ai découverte à 30 ans (outre les châteaux de la Loire évidemment, que j’avais déjà visité avec mes parents mais je n’en parlerai pas ici car ce serait à la fois trop long de relater ici mes souvenirs personnels des châteaux, et pas forcément des plus célèbres, et jamais aussi complet que ce que d’excellents guides et reportages peuvent dire de ces châteaux par ailleurs innombrables et inoubliables) n’a jamais quitté mon esprit et surtout mes cinq sens. Car à une heure exactement au sud de Paris commence un autre monde : celui de la Loire.

La Loire et le Canal de la Loire à Orléans

Tout Français sait, car il se l’entend dire depuis l’enfance à longueur de bulletins météo, que la Loire constitue une frontière déterminante que même les nuages respectent, partageant du coup la France en deux dans le sens de la largeur entre le sud ou le nord de la Loire. Deux territoires distincts qui de fait constituent des zones distinctes sur le plan météorologique aussi bien que géographique et historique, linguistique, socioculturel et tout ce qui en découle. De sa source dans les montagnes du côté de Saint-Étienne à son embouchure à Nantes, le plus long fleuve de France n’est pas un fleuve tranquille, loin s’en faut! Indomptable Loire qu’il a fallu dompter néanmoins pour contrer les dévastations que durant des siècles elle a perpétré. Presque à sec l’été, formant ces lagunes de sable sur lesquelles il fait bon paresser dans l’inimitable lumière blonde, si n’était les sables mouvants, les îlots qui changent de place, disparaissant d’un jour à l’autre et créant encore des noyades, autant que lorsque printemps après hivers, la fantasque Loire enfle, déborde, gronde, entraîne encore des corps sur son passage, malgré le canal de Loire (ouvert en 1838) et la célèbre levée de Loire, unique en France, la digue érigée depuis le 12ème s. déjà, en différentes étapes jusqu’au milieu du 20èmr e s. où l’administration centrale s’organise pour bâtir une levée efficace et insubmersible pour protéger les vals des crues spectaculaires. Pas de Loire donc sans ses ponts, son canal et sa levée sur laquelle on roule désormais en voiture ou en vélo, pour le plaisir des sens, la joie du palais, le goût de l’histoire. Une promenade dédiée à la beauté et à la douceur de vivre, où vécurent tous les Rois et leurs cours, entre vignobles, cathédrales, bâtisses séculaires, marchés alléchants, profusions florales (particulièrement les roses).

Sables de la Loire en été

À l’est d’Orléans, l’abbaye bénédictine originelle de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire (651) où les moines suivent la règle de leur fondateur et chantent des chants grégoriens lors de la messe dominicale très courue. Tout près de là, l’oratoire carolingien de Germigny-des-Près (806) avec des fresques byzantines incroyablement préservées. Puis le château de Sully-sur-Loire (Sully, dignitaire protestant et compagnon d’armes d’Henri IV) imposant et intact avec ses douves, son pont-levis, sa charpente de bois en forme de coque de navire inversée. Puis Combleux et sa promenade de rêve entre Loire et canal, Chécy et son lavoir du Moyen-âge, puis la chapelle du 13ème s. à Saint-Jean-de-Braye. Puis Orléans, la majesté de sa cathédrale mais aussi du jardin de son échevé, la maison de Jeanne-d’Arc et sa porte d’accès rue de Bourgogne, la rue Royale qui descend vers le pont d’Orléans et sa promenade fluviale. Quittant Orléans, Beaugency, les ruelles qui mènent au marché et les vitraux bleu roi de l’église Saint-Étienne. Blois et son château, celui de Louis XII et son emblème d’hermine, de François 1er et son emblème de salamandre et de tellement de strates d’Histoire de France, jusqu’au château de Chambord, évidemment, le plus ésotérique de tous, puis Amboise, où François 1er logea Léonard de Vinci (qui y est enterré) au Clos-Lucé qui jouxte de château construit en terrasses au-dessus de la Loire à ses pieds.

Le Clos-Lucé à Amboise, offert par François 1er à Léonard de Vinci qui y vécu et y est enterré.

Jusqu’à Tours, la grande ville célèbre, capitale de la France à trois reprises : durant toute la guerre de Cent Ans (1422 à 1528) le roi de France ayant fui Paris ; entre 1588 à 1594 lorsque Henri III est forcé à l’exil ; puis durant quelques jours en juin 1940, le gouvernement fuyant l’entrée des Allemands à Paris, ce qui vaudra à Tours d’être détruite. Tours reconstruite, ville universitaire dynamique, avec notamment un célèbre jardin botanique. Poursuivant le long de la Loire, jusqu’à Chinon, le château en promontoire au-dessus de la Loire, adorable ville du Moyen-Âge, fleuron gastronomique et vinicole, mais sans oublier de passer par les petites villes enchanteresse alentour, Saché l’élue de Balzac et Chédigny appelé le village des roses. Enfin, Angers, à la réputation de douceur et de langueur méritée, entre art et gastronomie. Qui a dit qu’il fallait s’arrêter? Je vous enjoins au contraire à poursuivre le long de la levée de Loire, absolument, jusqu’à Nantes, mais pour de vrai.

Ce Val de Loire, situé au centre de la France, représente un concentré de l’histoire de France autant que de l’art de vivre à la française, gastronomie et culture fusionnée. Mais aussi un incroyable concentré de l’histoire de la littérature française! Non seulement les rois, non seulement les architectes, les peintres, les musiciens, non seulement les agronomes, vignerons et gastronomes de tous acabits, mais aussi — forcément puisque comme nous l’avons dit au début la littérature est indissociable de la vie française —, les écrivains, et pas les moindres! Jugez-en plutôt.


Chateaubriand, Alfred de Vigny, Descartes, Balzac, Rabelais, Ronsard, Jean de la Fontaine, Voltaire, Joachim du Bellay, Charles Péguy, Maurice Genevoix, Marcel Proust, Georges Courteline, Jean-Jacques Rousseau, George Sand, Charles d’Orléans, Victor Hugo, Molière (dont la première représentation du Bourgeois Gentilhomme en 1670 s’est déroulée au château de Chambord). Nous avons tous lu au moins un classique d’un de ces auteurs. Et ils ont tous écrit au moins une œuvre sur le Val de Loire, ses richesses, ses histoires, ses espoirs. Reprenons donc le parcours d’Orléans à Angers dans les pas cette fois de quelques-uns de ces écrivains.

  • Jean de La Fontaine et Charles Péguy à Orléans :
  • Jean de La Fontaine, né en 1621 à Château-Thierry en Champagne, après les rêveries fécondes et les lectures variées d’une jeunesse insouciante, accepte la charge héréditaire de Maître des Eaux et des Forêts, mais fait surtout une carrière littéraire dont les étapes sont jalonnées par des protections amicales et éclairées. Il devient le protégé du Surintendant de Louis XIV, Fouquet, à qui il dédie ses premiers poèmes, mais lorsque celui-ci, ayant osé défier le faste du ri, se trouve emprisonné à vie et supplanté par Colbert, La Fontaine est en danger. Heureusement, il devient aussitôt gentilhomme servant de la duchesse d’Orléans, veuve du frère de Louis XIII. Installé à Orléans, il a la tranquillité nécessaire pour composer, outre des Contes galants (1665), imités de l’Arioste et de Boccace, un premier recueil (Livres I à VI soit la moitié des 12 livres de ses Fables) en 1668. Ce genre remontait aux fabulistes anciens (le Grec Esope et le Romain Phèdre) mais La Fontaine renouvelle la tradition en en faisant une narration pittoresque, qui est aussi une vive critique politique. Il écrit à propos de la Loire :

La Loire est donc une rivière
Arrosant un pays favorisé des cieux,
Douce, quand il lui plaît, quand il lui plaît, si fière
Qu’à peine arrête-t-on son cours impérieux.
Elle ravageroit mille moissons fertiles

  • Charles Pierre Péguy, né en 1873 à Orléans et meurt pour la France en 1914 » Son œuvre, multiple, comprend des mystères d’inspiration médiévale en vers libres et des recueils de poèmes en vers réguliers, d’inspiration mystique, et évoquant notamment Jeanne d’Arc, héroïne de la ville d’Orléans et pour lui symbole de l’héroïsme des temps sombres, auquel il reste toute sa vie profondément attaché. Il est un intellectuel engagé : après avoir été militant socialiste libertaire5anticlérical, puis dreyfusard, il se rapproche du catholicisme et du nationalisme6 ; il reste connu pour sa poésie et ses essais. Dans son poème Châteaux de la Loire, il fait de Jeanne d’Arc le plus noble des châteaux :

Le long du coteau courbe et des nobles vallées
Les châteaux sont semés comme des reposoirs,
Et dans la majesté des matins et des soirs
La Loire et ses vassaux s’en vont par ces allées.

Cent vingt châteaux lui font une suite courtoise,
Plus nombreux, plus nerveux, plus fins que des palais.
Ils ont nom Valençay, Saint-Aignan et Langeais,
Chenonceau et Chambord, Azay, le Lude, Amboise.

Et moi j’en connais un qui s’élève plus haut (…)

Et c’est le souvenir qu’a laissé sur ces bords
Une enfant qui menait son cheval vers le fleuve.
Son âme était récente et sa cotte était neuve.
Innocente elle allait vers le plus grand des sorts.

  • Honoré de Balzac à Saché :

Le grand Balzac succomba lui aussi au charme de la région!   C’est au château de Saché, à quelques kilomètres d’Azay-le-Rideau, chez son ami Jean Margonne, que Honoré de Balzac aimait se rendre. Fuyant Paris, ses créanciers et ses maîtresses, Balzac a trouvé en Saché un lieu d’inspiration idéal. Il y a d’ailleurs écrit La Comédie humaine, Le Lys dans la vallée, César Birotteau, Le Père Goriot et Illusions perdues, soit la plus grande part de son œuvre! Aujourd’hui devenu plus communément le Musée Balzac, le château de Saché continue de faire vivre la littérature en organisant des activités pour découvrir ou redécouvrir des classiques littéraires du 18e et 19e siècle. En 1842, il écrit :

Ils se promenèrent sur la levée, au bord des eaux, aux dernières lueurs du soir, presque silencieusement, disant de vagues paroles, douces comme le murmure de la Loire, mais qui remuaient l’âme.

  • Pierre de Ronsard, le grand poète tourangeau :

Pierre de Ronsard naît en1524 au château de la Possonnière, près du village de Couture-sur-Loir en Vendômois (le pays des maisons troglodytes) et meurt en 1585 au prieuré de Saint-Cosme en Touraine1, est un des poètes français les plus importants du 14 siècle. Dit « Prince des poètes et poète des princes », il est une figure majeure de la littérature poétique de la Renaissance. Auteur d’une œuvre vaste, il emploie d’abord les formes de l’ode (Mignonne, allons voir si la rose) et de l’hymne, considérées comme des formes majeurespuis utilise de plus en plus le sonnet transplanté en France par Clément Marot, puis est reconnu comme le maître moderne de l’alexandrin. Mais fut-il heureux? Son épitaphe, son dernier poème, reprend un extrait de son recueil Les Amours :

CELUY QUI GIST SOUS CETTE TOMBE ICY
AIMA PREMIERE UNE BELLE CASSANDRE
AIMA SECONDE UNE MARIE AUSSY,
TANT EN AMOUR IL FUT FACILE A PRENDRE.
DE LA PREMIERE IL EUT LE CŒUR TRANSY,
DE LA SECONDE IL EUT LE CŒUR EN CENDRE,
ET SI DES DEUX IL N’EUT ONCQUES MERCY

  • François Rabelais à Chinon :

Ce monument de la littérature française que sont Pantagruel et Gargantua, le médecin qu’était François Rabelais, né en 1483 et mort en 1553, le doit-il à Chinon et à son art de vivre, entre vignes, gastronomie, paysages reconnaissables dans ses livres et aussi inspiration ésotérique et symbolique? En grande partie. Non loin de la forteresse Royale de Chinon, on visite sa demeure, la Devinière, à ne pas rater. Plusieurs des plats dont il donne la recette dans ses livres sont devenus des plats traditionnels de la ville de Chinon. Rabelais écrit dans Gargantua, qui constitue avant tout un manifeste anticlérical, en 1534 :

«Le grand Dieu fit les planètes et nous faisons les plats nets.» 

À Chinon, le château domine la Loire
  • Joachim Du Bellay à Angers :

Avec son ami et partenaire Pierre de Ronsard, Du Bellay est sans doute le poète classique le plus connu et le plus étudié dans les écoles. Qui n’a récité Mignonne allons voir si la rose… de Ronsard, et Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… de Du Bellay, poème écrit lors de son exil à Rome et qui témoigne de sa nostalgie pour sa bonne ville d’Angers à la lumière et au microclimat légendaires. Né à Liré, non loin d’Angers, en 1522, il est surtout connu pour son recueil Les Regrets, et pour avoir fondé La Pléiade avec Ronsard avec pour but de définir de nouvelles règles poétiques et rendre la langue française moins « barbare et vulgaire ». Maître du décasyllabe (vers de dix pieds) il meurt d’apoplexie à sa table de travail à 37 ans, en 1560. Lui qui revendiquait Plus que l’air marin la douceur angevine mais déjà semblait faire un aveu intime en écrivant dans un de ses derniers poèmes Plus l’homme est grand, plus il a de soucis.

  • George Sand à Nohan

Le moins que l’on puisse dire c’est que ce Val de Loire, réputé béni des cieux, s’est avéré être un creuset d’inspiration littéraire. Mais comment finir sans évoquer, et même si pour cela il faut traverser la Loire vers le sud et se diriger vers Lamotte-Beuvron (où les sœurs Tatin ratant leur tarte inventèrent la tarte Tatin) puis Nancay (et ses fameux biscuits au beurre) pour arriver en pleine, riche, féconde et mystérieuse terre berrichonne, à Nohant, en ce Berry plein de légendes et de sorcelleries, qui inspirèrent celle qui fut sans doute l’une des plus libre, audacieuse, talentueuse, aussi gourmande et jardinière qu’elle fut audacieuse, divorcée, mère monoparentale, amante fougueuse et passionnée jusqu’à la fin où elle prit pour ultime amant le meilleur ami de son fils de 30 ans son cadet, je veux bien sûre parler de George Sand. En s’éloignant des bords de Loire pour aller vers Ménetou-Salon (grand cru) et la magnifique ville de Bourges, capitale du Berry. Bourges, sa cathédrale, ses marais, son palais Jacques-Cœur (ville originelle de Jean-Christophe Rufin dont il faut au moins lire ou relire Le grand Cœur), on passe par cette terre vallonnée et âpre dans laquelle Aurore Dupin alias George Sand depuis sa prime enfance et jusqu’à sa mort, au long de sa vie épique, puisa son inspiration plurielle.

Il faut relire George Sand mais aussi visiter sa maison, son jardin, son potager et sa chapelle, à Nohant. Qui dit que son âme n’y flotte pas encore, chevauchant son cheval par les nuits de pleine lune comme elle aimait tant à le faire de son vivant?…

La semaine prochaine, l’Allemagne… Bon Voyage!

 

 

L’Invitation au Voyage – 2 : Le Japon

Cascade de Nachi, haut-lieu sacré du shintoïsme japonais

Cette semaine, je vous convie au Japon… où je ne suis encore jamais allée ce qui ne me permet pas, comme je l’ai fait la semaine dernière pour l’Égypte, de croiser mes souvenirs personnels avec la vision d’écrivains. Je laisse donc la parole aux écrivains.  

Yukio Mishima ou la face sombre du Japon

De tous les écrivains du 20ème, et ils sont légion, Mishima est l’un de ceux, sinon dont le seul nom provoque la fascination, et donc l’incompréhension qui constitue l’autre versant de la fascination. Et cela en partie pour de mauvaises raisons. On est surtout fascinés, ébaubis, interdits par sa mort, par l’implacable et terrifiante mise en scène de son suicide, à 45 ans, en 1970, Marguerite Yourcenar, qui a écrit l’excellente biographie Mishima ou la vision du vide, en a été stupéfaite elle aussi et ira jusqu’à considérer que cette mort atroce et sublime à la fois est la plus grande œuvre de Mishima, celle qui a été le mieux préparée. Disant cela, Yourcenar, par ailleurs grande connaisseuse de la tradition japonaise et de sa littérature, a-t-elle voulu délibérément occulter l’œuvre littéraire de Mishima, pourtant abondante et éclectique? Ce serait dommage d’en arriver à cette conclusion. Car si Yukio Mishima a en effet mis en scène son seppuku (c’est le mot originel chinois pour dire suicide par éventration puis décapitation, aussi connu sous le nom harakiri) avec toute l’intransigeante minutie qu’exige ce rituel sacrificiel en pratique dans les sociétés samouraï à partir du 12ème siècle (et officiellement abandonné en 1868 ce qui n’est pas vrai dans les faits), il n’en a pas moins écrit, et donc laissé en héritage à l’humanité, tout une œuvre remarquable. Mais lui n’était pas satisfait de lui-même.

Son œuvre avait beau avoir fait l’admiration de la communauté littéraire internationale de son vivant, il avait beau avoir depuis sa prime jeunesse suscité l’admiration de ses professeurs, rien ne semble avoir vraiment restauré ce qu’aujourd’hui nous appellerions son auto estime, et que lui nommait, à l’instar d’un des fondements séculaires de la société japonaise, l’honneur. Yukio Mishima est déjà en soi destiné à le camoufler, à dissimuler la honte d’être ce qu’il est. Yukio Mishima est un masque comme il le dit dans Confessions d’un masque (par en 1949). Il n’a pas 20 ans lorsqu’il publie sa première nouvelle dans une prestigieuse revue littéraire japonaise. Ces professeurs l’admirent beaucoup et lui inventent le pseudonyme de Yukio Mishima afin de lui éviter les moqueries et représailles de ses camarades car la littérature a toujours été considérée dans la société nippone comme une activité efféminée. Pire, Mishima, parlant le français, l’allemand et l’anglais en plus du japonais, dévorait des auteurs comme Radiguet, Oscar Wilde ou Rilke, et admirait beaucoup la poésie japonaise classique, le waka. Il écrira de la poésie d’abord avant de se tourner vers la prose. Dans ces premiers écrits, La cigarette ou Le garçon qui écrivait des poèmes, il fait part des violences subies de la part de ses camarades. Pour le protéger et sans doute aussi protéger le fait qu’il continue à écrire, les professeurs du jeune Kimitake Horaoka (de son vrai nom) lui donnent donc un camouflage. Mais celui ne peut opérer contre son propre père, qui avait tellement honte de son fils.

Littéralement enlevé à sa mère par sa grand-mère maternelle durant toute son enfance, le petit Kimitake fut élevé par celle-ci à jouer à la poupée avec ses cousines et à masser le dos de sa grand-mère, dans une atmosphère violente (la grand-mère piquait de terribles crises de rage) délétère et ambiguë qui perdura jusqu’à ses douze ans, où il fut enfin autorisé à retrouver sa famille immédiate et notamment sa mère qui lui avait tant manqué. Pourquoi a-t-il été ostracisé? Pourquoi son père a-t-il si honte de ce fils chétif, maladif, sensible et attiré par la littérature? Parce que sans doute, il cumule là tous les présumés signes extérieurs de l’homosexualité. Le père le bat, déchire ses écrits, lui fait subir des tortures, tout cela dans le but de l’endurcir ou, comme on le disait en cette première moitié du 20èmesiècle, au Japon comme ailleurs, « pour en faire un homme ». Le père, militaire de carrière, n’est pas impressionné par le fait que son fils soit diplômé de l’université de Tokyo à 22 ans, ni qu’il devienne dans la foulée fonctionnaire du Ministère des Finances. Ce qui le révulse c’est que son fils ait été déclaré inapte pour faire son service militaire, et qu’il continue d’écrire alors que ça lui est interdit. Au final, dès sa première année comme fonctionnaire, le jeune Kimitake tombe vraiment malade et son père lève les bras de son cas, désespéré! acceptant qu’il démissionne pour se consacrer à l’écriture. Est-ce vraiment, étant donné les circonstances, une vraie victoire? C’en est une, une sacrée victoire même, mais Mishima la vit-il ainsi? L’onde de choc du mépris, des moqueries, des humiliations, des dénigrements subis ne va-t-elle pas perdurer, au dedans sinon au dehors?

Yukio Mishima devient pourtant héroïque. L’héroïsme spectaculaire, quasi mythique, devient sa forme de revanche. Mais n’est-il pas aussi la face surexposée de sa face cachée, immuable, la détestation de soi? Sans se lancer ici dans une décortication psychanalytique, il faut dire que des circonstances de sa petite enfance avec une grand-mère morbide, de son adolescence et sa jeunesse violente et torturée, et de l’occultation subie de l’amour maternel, Mishima garde le noyau dur qui caractérise son œuvre, dont lui-même parle dans son récit autobiographique Soleil et Acier (1968) : son vocabulaire luxueux et ses métaphores symboliques et baroques, sa capacité à fusionner les styles littéraires traditionnels japonais et occidentaux modernes, et aussi ses revendications obsessionnelles de la beauté, de l’érotisme et de la mort comme une seule et même chose. Éros et Thanatos unis dans une jouissance mortifère. Une œuvre abondante, pluriforme, violente, où affleure son homosexualité (par exemple dans Le Marin rejeté par la mer, 1963), son goût de l’ordre, sa fascination pour l’ordre, la discipline et le code d’honneur des samouraï (par son père il est associé à une puissante société samouraï seigneuriale qu’il met en avant), mais son nationalisme ouvertement d’extrême-droite (Patriotisme, 1960). Idéologiquement opposé à l’occidentalisation du Japon, Mishima a formé le Tatenokai, une milice civile non armée, dans le but avoué de restaurer le pouvoir à l’empereur japonais. Le 25 novembre 1970, Mishima et quatre membres de sa milice sont entrés dans une base militaire du centre de Tokyo, ont pris le commandant en otage et ont tenté d’inspirer les Forces d’autodéfense japonaises à renverser la Constitution japonaise de 1947. Lorsque cela a échoué, Mishima a commis un seppuku. Mais il n’était pas possible que cela fonctionnât, en fait et le seppuku était bien trop minutieusement préparé pour qu’il eut été spontané ou improvisé sur place. Et Mishima, malgré de nombreux prix, briguait le Prix Nobel de Littérature (à offrir à son père?) et en 1968, c’est plutôt son maître littéraire et ami Kawabata qui l’a obtenu. Kawabata prononcera d’ailleurs l’élégie funèbre de Mishima, mais lui-même se suicidera un an après Mishima, mais sans pompe, en ouvrant le gaz chez lui, et alors qu’il est beaucoup plus âgé que Mishima.  

Yukio Mishima, écrivain et athlète accompli

Un suicide, même aussi fascinant, aussi ritualisé et littéralement interprété comme s’il avait été un des films dans lesquels Mishima, devenu un véritable athlète au corps sculptural, a joué avec beaucoup de plaisir dans l’admiration suscitée. L’idée de voir ce corps vieillir a-t-elle été au-dessus de ses forces? Nous n’en sauront rien et de cette interrogation est né la remarquable biographie de Marguerite Yourcenar qui semble en effet plus intriguée par le personnage qu’était devenu Mishima que par son œuvre. C’est Yourcenar qui en substance dit, dans sa propre autobiographie Quoi? L’Éternité… que le plus grand roman de tous les temps, celui qui contient tous les autres et après lequel il n’y aurait plus rien à écrire est Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu, œuvre majeure d’une écrivaine, dame de la cour du milieu de l’époque de Heian, au 11ème siècle. Tiens les femmes n’ont pas eu que des activités effacées au Japon? Oh que non, puisque dans l’esprit collectif, encore aujourd’hui, elles sont les artistes, les inspirées, les sages, et peuvent donc être considérées à la suite de Shikibu parmi les écrivains fondateurs de la nation. Cela rappelle que le Soleil, principe masculin, yang, s’il en est, est incarné au Japon par une figure féminine, Amaterasu, la déesse du Soleil (le Japon est le pays du Soleil levant, raison pour laquelle on ne l’oublie jamais dans la peinture traditionnelle, sous la forme d’un grand cercle rouge) dont descend l’empereur du Japon. Pour Yourcenar en tout cas, l’écrivaine du Japon c’est Shikibu et non Mishima même si elle salue aussi son talent éclectique, romans, récits, essais, théâtre, poésie, scénarios, articles engagés…. Au fond, Mishima n’est-il pas trop controversé, ambigu, même pour Yourcenar, homosexuelle, indépendante, libre-penseuse, nomade et érudite s’il en est?   

Il faut lire Mishima, au moins une fois. L’écriture est puissante, hypnotisante, profonde. Et ses romans laissent toujours dans la réflexion, bien après avoir refermé le livre. Il aura laissé un héritage important. Le matin même de sa mort, autre détail de mise en scène! il a mis le point final au dernier livre de sa tétralogie La mer de la fertilité parachevant ainsi son œuvre. Avec les années, il a été reconnu comme l’un des stylistes d’après-guerre les plus importants de la langue japonaise. Il a publié 34 romans, environ 50 pièces de théâtre, environ 25 livres de nouvelles et au moins 35 livres d’essais, un livret d’opéra et il a réalisé un film.

Le prix Mishima a été créé en 1988 pour honorer sa vie et ses œuvres. Le 3 juillet 1999, le musée littéraire Mishima Yukio a été inauguré à Yamanakako.

Un biopic de 1985 de Paul Schrader intitulé Mishima : Une vie en quatre chapitres décrit sa vie et son œuvre ; cependant, il n’a jamais été présenté au Japon, pourquoi? Un autre film, de 2012, intitulé 11:25 Le jour où il a choisi son propre destin relate quant à lui le dernier jour de Mishima heure par heure. En 2014, Mishima a été l’un des lauréats inauguraux de la Rainbow Honor Walk, une marche de la renommée organisée dans le quartier de Castro à San Francisco, soulignant les personnes LGBTQ qui ont « apporté des contributions significatives dans leurs domaines ».  Grand admirateur de Mishima, David Bowie a peint un grand portrait expressionniste de Mishima, qu’il a accroché dans sa résidence berlinoise.

Et si la réponse se trouvait dans sa tombe? La tombe de Mishima est située au cimetière de Tama à Tokyo. Une simple longue stèle sobre qui porte l’inscription Tombe des Hiraoka. Mishima a finalement jeté bas le masque. Kimitake a tué Mishima.

Représentation du seppuku traditionnel chez les samouraï

La question se pose : cette fascination pour la mort comme un passage de la vie (dans une société dont les deux religions majeures, shintoïsme et bouddhisme, sont réincarnationistes), la mort comme une ritualisation de l’honneur (si vous perdez l’honneur dans la vie, seule une mort honorable vous le rendra pour une meilleure réincarnation après un séjour auprès d’Amaterasu), la fusion éros-thanatos, l’érotisme n’a d’issue ultime et absolue que la mort (ce qui le postulat du romantisme), l’exaltation de l’exigence héroïque et du sacrifice par soumission et respect, est-ce que cela est propre à Mishima ou bien Mishima est-il une incarnation de sa société nippone traditionnelle, un étendart flamboyant et exceptionnel de celle-ci? On repense alors au butô, danse des ténèbres jaillie de la mort d’Hiroshima, au kabuki épique où volent les coups et les têtes. On repense surtout aux kami kaze (littéralement esprits du ciel : les kami, esprits de la nature qui sont au centre du shintô), ces aviateurs japonais qui durant la Seconde guerre mondiale lançaient leurs avions sur les navires américains sacrifiant leur vie pour retarder les expéditions meurtrières américaines (et bien sûr, le lien avec les kamikaze que nous connaissons aujourd’hui est tout à fait direct, honneur et sacrifice au nom d’une cause plus grande que soi…). Et on ne peut oublier le phénomène du kodokushi (littéralement la mort solitaire, qui semble avoir pris la place du seppuku) phénomène en expansion dans la société japonaise qui désigne des personnes mourant volontairement seules chez elles, et dont les corps ne sont découverts qu’après une longue période de temps. Le phénomène est décrit pour la première fois dans les années 1980 et est en expansion. On pense, on ne l’a jamais oublié le film L’empire des sens (coté Éros mortifère) et les films de Kurosawa (côté sociétés samouraï et code d’honneur) et la réponse affleure : le pays du Soleil Levant recèle une part nocturne édifiante. Fascinante voire même inaccessible, au fond, à nos esprits occidentaux. Dany Laferrière me l’avait dit en entrevue (pour moi l’ailleurs absolu c’est le Japon) avant d’écrire Je suis un écrivain japonais. Sofia Coppola en a un fait un superbe film, Lost in translation, et comment oublier les scènes japonaises, comme des coups de poing dans le ventre dans le film d’Inarritu Babel? Inaccessible alors, peut-être, mais inoubliable Japon, qui parle de la face cachée de l’humain. La mienne, la vôtre, la leur, la nôtre.

Jardin de pierres à Kyôto au printemps

Olivier Germain Thomas ou la face lumineuse du Japon

Comme le soleil éclaire la lune, comme se succèdent les saisons, comme toute face nocturne appelle sa face diurne, je ne veux pas présenter qu’un côté du Japon. Car il y a Olivier Germain Thomas, écrivain voyageur bien la longue et abondante tradition d’écrivains voyageurs français, qui avec son livre Le Bénarès-Kyôto (Prix Renaudot du Meilleur Essai 2007) m’a donné envie non pas seulement de comprendre le Japon mais d’y aller pur de vrai. Après des études de philosophie consacrées à l’art bouddhique en Inde, il a produit une œuvre abondante et plurielle, en connaisseur subtil des traditions religieuses capable comme personne de vous faire voyager au gré de sa plume tout en divulguant un enseignement spirituel pertinent. Outre ses livres, producteur à France-Culture, son émission For intérieur a été pour moi, comme pour beaucoup, une référence d’intelligence et de discussions sur le besoin de spiritualité et de sacré. Entre beaucoup d’autres choses, et alors que l’âge s’impose, cet homme malicieux, vif et communicatif vient aussi d’inaugurer une collection de récits de voyages Arpenter le sacré aux éditions Desclée De Brouwer, et de publier un récit La brocante de Mai 1968 sur ses souvenirs, de ce qui fut bon et moins bon, dans Mai 68 qu’il a intensément vécu de l’intérieur.

Revenons à la partie édifiante et enchanteresse qu’il consacre au Japon dans Le Bénarès-Kyôto (qu’il faut par ailleurs lire au complet, d’Inde au Vietnam, Laos, Chine et Japon, par voie terrestre uniquement). Mon livre, écorné, écrit en marges, souligné, avec moult papiers entre les pages etc… témoigne de ce que je m’y suis nourrie. À sa suite dans les monastères shintoïstes ou bouddhistes majeurs, pas forcément les plus connus mais les plus habités, les plus sacrés, toujours en des lieux uniques dans la montagnes de préférence à la mer, dans les jardins de pierres sèches, les temples, les cérémonies -, mais aussi sous la cascade purificatrice de Nachi, dans les traces de Bernard Franck (feu le plus grand japonologue français dont les cendres reposent désormais dans le temple de Tôji) et d’André Malraux et son guide et traducteur japonais Tadao Takémoto. Et, et surtout, toujours accompagné par les kami partout alentour, ces esprits surnaturels du shintô qui littéralement dans l’acception japonaise peuplent la Nature et vivent aux côtés des humains par l’intermédiaire même de la Nature.

D’un coup, à lire Germain Thomas, j’ai saisi l’évidence du but ultime de l’art traditionnel japonais : tenter de reproduire la Nature car rien, jamais, nulle part, ne peut être plus beau ou plus parfait et encore supérieur à elle. Nous humains qui selon une expression bouddhique sommes faits de « poussière et de vent », à quoi prétendre de plus qu’avoir essayé de rendre hommage à la Nature en la reproduisant.

Il écrit : « Échapper à l’ânerie qui consiste à polluer un jardin japonais avec des mots abstraits. Éviter également d’en visiter deux de suite. D’ailleurs, il n’y a pas à visiter un jardin, il y a à le vivre. C’est une affaire qui nécessite une disponibilité soumise à des humeurs. Les jardins retiennent, les jardins rejettent. (…) À propos des jardins secs sur lesquels on blablavasse, ne pas les traiter de jardins métaphysiques. Rien de plus physique au contraire que ces lieux clos habités de pierres dressées, sur une masse de cailloux ratissés. Ils représentent simplement la mer, une île, une montagne, une branche de pin. Aucun symbole, des reflets. Une messe. »

Il écrit : « Nulle part ailleurs l’homme n’a inventé un habitat capable à ce point de recevoir toutes les nuances de la nature. »

Il écrit, à propos de la fulgurance du haïku : « Le principe essentiel en matière d’art, que l’on retrouve dans la poésie de Sôgi, dans la peinture de Sesshû, dans l’art du thé chez Rikyû : faire des quatre saisons des compagnes. De ce que nous voyons, il n’est rien qui ne soit fleur, rien qui ne soit lune. »

Il écrit, à propos de la pudeur des fleurs de cerisier : « Elles annoncent le printemps qui est, avec l’automne des chrysanthèmes impériales, la plus agréable des saisons de l’archipel. Comme elles ne tiennent que quelques jours, elles ont un lieu avec le sens de l’éphémère au cœur du bouddhisme, et servent d’emblème aux samouraïs dont la vie ne tient qu’à un fil. Leur éclosion suscite chez les Japonais une frénésie qui s’exprime par fêtes, poèmes ou nuits blanches passées à guetter leur ouverture. »

Et de citer Bashô, un grand maître du haïku :

Remets au saule

Tout le dégoût,

Tout le désir de ton cœur

Et enfin, pour parler de la fleur de cerisier, symbole tout à la fois de l’éternel impérissable et de l’impermanence de l’éphémère, de la vie qui est cycle d’apparitions et de disparitions (ce qui m’a d’ailleurs inspiré mon roman Fleur de Cerisier, VLB, 2014), il cite cette fois le fondateur du théâtre Nô au 14ème s., Zéami : 

Cachée, la fleur est présente

Découverte, plus de fleur

Quand vous êtes au milieu d’un champ de fleurs en pamoison, rappelez-vous que vous êtes au milieu d’un cimetière car les fleurs qui ont fleuri sont celles qui ne fleuriront plus….

Ce à quoi Olivier Germain Thomas nous ouvre, Mishima le savait en profondeur de l’intérieur. Cet éternel éphémère se trouve d’ailleurs dans la dernière phrase qu’il a écrite avant son seppuku : La vie humaine est brève mais je veux vivre toujours. Or l’humain n’atteint l’éternité que par la mort. Ainsi, au Japon, part nocturne et diurne demeurent indissociables.

Ainsi s’achève notre voyage littéraire de cette semaine, en espérant qu’il vous a inspirés.

La semaine prochaine, nous partirons sur les traces de quelques écrivains voyageurs français. Bonne semaine à vous!

L’INVITATION AU VOYAGE : UNE NOUVELLE SÉRIE ESTIVALE

L’île Éléphantine sur le Nil à Assouan

20 juillet 2020 : L’INVITATION AU VOYAGE : UNE NOUVELLE SÉRIE ESTIVALE

Chers amis lecteurs, partons en voyage… et comme il reste délicat de partir réellement, je vous propose pendant les six prochaines semaines de parcourir six pays au travers du regard d’un écrivain du cru, ou d’un écrivain venu d’ailleurs qui a écrit sur ce lieu. Le voyage littéraire invite à entrer non dans un lieu mais dans l’esprit des lieux, pour toucher de l’intérieur un éclat de l’âme et de l’esprit de ce qui meut ceux qui y vivent. Ce sera forcément aussi au travers de mon propre regard puisque j’ai choisi les pays et aussi les livres pour en parler, et que je mêle ici souvenirs personnels et références littéraires, dans le but précisément de rendre ce voyage singulier.

Retrouvez-moi ici tous les lundis pendant 6 semaines.

Nous commençons par L’ÉGYPTE. Suivront le Japon, la France, l’Allemagne, l’Afrique du sud et Cuba jusqu’à la fin août.

Souvenirs d’Égypte

La felouque glisse sur le Nil vert, lisse et parfaitement silencieux comme un rêve éveillé. À mes côtés, mon fils de 3 ans somnole, épuisé d’avoir visité plusieurs tombes royales par une chaleur de plomb. Las de regarder les hiéroglyphes à la hauteur de ses yeux coincé entre les jambes des hordes de touristes et leurs guides qui piétinent sur place en attendant de pouvoir descendre vers la tombe, dans une assourdissante cacophonie multilingue, digne de Babel. Il sait désormais qu’en Égypte dans les monuments de l’époque des Pharaons, on ne monte pas, on descend, souvent à pic, sur des planches instables, et dans des lieux exigus. La semaine précédente, dans la pyramide de Khéops, il a été le seul à avoir pu se laisser glisser comme dans un toboggan jusqu’au labyrinthe en bas, le long du duquel il a aussi été le seul à pouvoir courir jusqu’à la chambre mortuaire pour me crier, à moi qui avançait pliée en deux, notre guide aux talons « Maman, il n’est pas là le pharaon ». Dans le sarcophage de pierre en effet, juste des canettes de coke, vides. Remontés à la surface, nous étions montés sur un dromadaire pour faire le tour des quelques arpents de sable qui subsistent encore autour des pyramides qui résistent encore à l’avancement inexorable du quartier de Gizeh. Car partout l’Histoire d’hier se déploie au milieu de la vraie vie d’aujourd’hui. À Saqqarah, pas tellement. Sa pyramide à degrés ne jouxte pas comme à Gizeh le cimetière musulman, mais se déploie à côté des colonnes d’un ancien temple et ouvre sur le désert à perte de vue, avec une température qui en ce mois d’août doit avoisiner les 50 degrés C. Mon fils ne s’y trompe pas, qui refuse cette fois de sortir de la voiture climatisée et du tonneau d’eau potable que nous transportons avec nous.

À Louxor non plus l’Histoire ne se mêle pas trop à la vie quotidienne des habitants. Pas trop du moins puisque la Vallée des rois et sa longue rangée de tombes royales est située sur l’autre rive du Nil, la rive ouest, celle où se couche le soleil et où donc les Anciens Égyptiens enterrait les morts pour ne pas les mêler aux vivants. Le fameux Livre de Thot, dieu de la mort du panthéon polythéiste égyptien, ou Livre des morts, que l’n date sans exactitude au 18ème s. avant notre ère, relate ce passage essentiel de la vie vers la mort, emporté par le Passeur sur la barque de Rê, le dieu du Soleil, pour traverser le royaume d’Osiris, principe nocturne du soleil diurne de Rê, et parvenir sur l’autre rive, celle du soleil couchant. Couchant et donc levant. Car à l’image du Soleil (et de la Lune puisque les Anciens Égyptiens étaient surtout adorateurs d’Amon, dieu de la lune, à tête de bélier, sous l’égide de son puissant clergé… Akhenaton, qui brièvement imposa le culte du soleil en paya le prix…), à l’image donc des luminaires, dont l’influence décide de la rotation de la nuit et du jour sur terre, toute chose vivante, dans la mystique ésotérique des Anciens Égyptiens, se couche et donc se lève, meurt et donc renaît. Les Anciens Égyptiens appelaient le Livre des Morts, le livre pour sortir au jour, textuellement pour renaître à un nouveau jour. D’abord au soleil nocturne d’Osiris pour que l’âme s’y régénère et purifie avant de renaitre au soleil de Rê dans une autre enveloppe charnelle. Il s’agit alors de bien connaître et de bien suivre les rituels funéraires tels qu’inscrits dans Le Livre. Les Anciens Égyptiens croyaient vivre sur un territoire sacré, appelé neter, seul lieu sur la terre où les dieux étaient en communion permanente avec les humains. Pour se réincarner sur ce neter, il fallait donc y mourir. Ainsi, par exemple, la pire condamnation qui pouvait être prononcée n’était pas empalé vivant, mais d’être exilé hors d’Égypte, promesse de voir son âme errer éternellement dans les limbes… À Louxor les humains vivent donc sur la rive est, tandis que la vallée où sont enterrés les anciens rois se trouve rive ouest. Ah mystique ésotérique de l’Ancienne Égypte… Une partie des rituels maçonniques est directement issue des Mystères Égyptiens qui occupent plus ou moins de place dans l’enseignement de cette fratrie selon la loge à laquelle on appartient. Ces Mystères de l’Égypte pharaonique constituent la première couche de mysticisme mais pas la seule, loin s’en faut, dans ce pays à nul autre comparable. Sans l’Égypte que serait le christianisme devenu? Pas seulement parce que Jésus après 40 jours dans le désert y trouva l’illumination, mais surtout parce que les Chrétiens fuyant la Palestine à la mort de Jésus y trouvèrent leur point d’ancrage entre le 2ème et le 4ème siècle avant de migrer vers la Grèce et de se fixer pour 11 siècles à Constantinople. Ermites, anachorètes, la mystique chrétienne naquit dans le désert d’Égypte avant de migrer vers celui d’Anatolie. La conquête arabe débutant en 640, au fil des siècles suivants, Le Caire deviendra un haut lieu de la brillante civilisation fatimide et haut lieu de l’islam sunnite mais sans exclure la mystique cette fois musulmane, soufie. L’Égypte, terre mystique, c’est-à-dire d’une forme de lien particulier avec le grand plus que l’humain, par-delà même toute dimension religieuse? Sans doute, parmi d’autres lieux dans le monde, oui, sans doute.

Pensais-je à tout cela, assise dans la felouque qui nous ramenait rive est, après la visite des tombeaux des rois? Pas du tout. Ce bateau très plat à une voile, indissociable du Nil, n’était pas conduit par le Passeur, heureusement pour nous! mais par un vieil Égyptien à la peau cuivrée, recuite par les rayons de Rê, vêtu d’une traditionnelle jalabiya blanche, cigarette aux doigts, sourire aux lèvres. Il nous ramène vers le bateau luxueux dans lequel nous « descendons » le Nil (en vérité nous le remontons puisque le fleuve coule vers Alexandrie pour se jeter dans la Méditerranée). À Louxor nous sommes environ à mi-parcours depuis Le Caire. Demain, mon fils ne sera pas content : nous irons encore en plein désert à Deir el-Bahari, admirer le temple du seul pharaon féminin de l’histoire, Hatchepsout. Il préférerait, on le comprend, passer la journée dans la piscine du bateau qui nous conduit vers Assouan. Après Assouan, le Nil devient un filet à cause du barrage judicieusement installé par Nasser. D’Assouan, il faut rouler, longtemps, jusqu’au fabuleux site d’Abou Simbel dédié à la déification de Ramsès II et sa statuaire à perte de hauteur. Bouche bée, tel est l’effet Abou Simbel, mais aussi Assouan. C’était il y a 30 ans et depuis j’ai vu d’autres lieux qui m’ont laissé sans voix ni déglutissement. Mais les images, les sensations d’Assouan demeurent puissantes, à part, le jardin paradisiaque qu’est l’île Éléphantine, la vue depuis le mythique hôtel Old Cataract (au moins y boire un verre), le temple de Philae. Mais aussi ce que j’ai personnellement toujours préféré à tout, où que j’aille dans le monde, et là en l’occurrence à Assouan, comme au Caire, à Louxor sur la rive est arabe, ou même à Alexandrie : les rues et dédales où se perdre, à défaut de se fondre, dans la vie quotidienne de ceux qui habitent là.

À défaut d’y vivre ou au moins d’y être intégré pour une raison ou une autre, nous restons forcément touristes, à la porte précisément de ce qui meut ce lieu, et de ce qui se meut dans ce lieu. Bien sûr, et c’est déjà bien, et puis comment faire autrement? Nul ne peut être de partout, hélas… Et puis, si la littérature signe notre appartenance à l’humanité, elle nous y donne accès de l’intérieur.

Le Caire de Naguib Mahfouz

Le Caire, capitale de l’Égypte, témoigne de la grandeur de la civilisation arabe depuis 641 et qui fut longtemps pour l’ensemble des peuples arabes du pourtour méditerranéen un phare culturel, où s’est déployé le cinéma, la musique, le savoir aussi, avec plusieurs universités réputées.  

Lorsque naît Naguib Mahfouz, en décembre 1911, l’Égypte est une colonie britannique depuis 1867, après avoir été ottomane depuis le début du 16ème s. puis brièvement française. Après que la Grande-Bretagne reconnaît son indépendance en 1922, s’instaure le Royaume d’Égypte mais le pays demeure sous l’occupation militaire britannique jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, et surtout la révolution égyptienne menée par Gamal Abdel Nasser en 1952, qui signe la véritable indépendance du pays et préside à de grands changements sociaux économiques et culturels.

Ces quelques repères sont importants pour suivre le déploiement du cheminement de Naguib Mahfouz comme écrivain emblématique de la littérature contemporaine égyptienne de langue arabe, incarnant par sa vie et son œuvre les changements sociaux successifs de son pays et surtout de la vie du peuple égyptien auquel il a consacré son œuvre abondante, couronnée par le prix Nobel de la littérature en 1988. Issu d’une famille de la petite bourgeoisie, il a grandi dans les ruelles du quartier populaire de Gamaliyya près du souk du Khan al-Khalili. Après des études en littérature, il devient fonctionnaire et décide de se consacrer à la réécriture romanesque de l’histoire du peuple égyptien, en commençant bien sûr par la période pharaonique. Pour tout dire, ça n’intéresse personne. En cette fin des années 1930, le peuple égyptien n’en finit pas de subir les aléas du royaume monarchique en place puis de la domination britannique qui se durcit avec l’éclatement de la Seconde guerre mondiale. Dans la veine réaliste qui lui est chère, Mahfouz écrit alors pour témoigner du quotidien complexe dans le quartier populaire qu’il connait bien pour y avoir grandi. Il compte une dizaine d’œuvres à son actif à la fin des années 1940, mais toujours aucun succès.

Juste avant que ne s’opère la révolution nasserienne qui signera la revanche du peuple égyptien, l’affirmation de son identité arabe, le départ subséquent des étrangers qui formaient jusqu’alors la vie égyptienne cosmopolite, Mahfouz lui aussi opère une réflexion et une révolution littéraire. En ce sens l’histoire de son œuvre colle à l’histoire de son pays. En deux ans, de 1950 à 1952, il écrit une trilogie de quelque 1500 pages, La trilogie du Caire, dont chacun des trois tomes porte le nom d’une des rues où il a vécu enfant. Située entre le début de la Première guerre mondiale et la chute du Royaume d’Égypte, cette saga familiale foisonnante, dans une langue fleurie et réaliste à la fois, rend profondément hommage au peuple cairote et à son art de vivre quotidien, tout en exaltant les grands sentiments, filiaux et amoureux. Ayant fini sa trilogie, il arrête d’écrire pendant dix ans, devenant scénariste pour le cinéma en pleine expansion. Et il ne trouve pas d’éditeur qui accepte son œuvre, décidant tout comme Proust, Balzac ou Tolstoï avant lui, de s’auto-publier. On verrait bien. On vit bien. La trilogie du Caire paraît en 1957 et fait reconnaître Naguib Mahfouz comme L’écrivain qui a placé le peuple égyptien sur la mappe du monde littéraire, et l’Égypte comme un pays dont la littérature contemporaine comptera désormais.

Mahfouz a alors 46 ans et ce succès de la maturité ne lui tourne pas la tête. Pas assez pour qu’il se la boucle ou se détourne de ce qu’il considère comme sa mission d’écrivain, témoin des mouvements et changements qui traversent la vie des différentes strates de la société égyptienne contemporaine. Ce début des années 1960 voit le peuple mécontent des dérives autoritaires de Nasser, par ailleurs père sauveur de la nation. Mahfouz s’attèle à un roman allégorique, loin du style réaliste qu’on lui connaissait : Les fils de la Médina. Interdit de publication, il sera publié à Beyrouth en 1967, mais son nom est célèbre et le peuple le voit définitivement comme une voix et un soutien. C’est aussi en ce milieu des années 1960 qu’il inaugure son cycle philosophique de trois romans. Dans Le Mendiant en particulier, il met en scène la chute troublante d’un avocat cairote à la mi quarantaine, enrichi, bien installé et père de famille respecté, mais désespéré. Ayant perdu le sens de l’existence et que seul réconforte le fait que sa fille aînée écrive de la poésie comme il le faisait lui-même dans sa jeunesse. Le fait que sa femme, obèse, soit à nouveau enceinte, qu’il sorte toutes les nuits avec de jeunes beautés, que tous l’envient, ne parviendra pas à l’empêcher de perdre tout goût à la vie, se retirant finalement pour mourir dans une pure crise mystique, proche des descriptions des crises d’extase des mystiques chrétiens dans le désert. Il y a selon ma lecture dans Le Mendiant une critique sans merci de la nouvelle génération cairote enrichie et occidentalisée complètement coupée aussi des fondements humanistes, philosophiques voire mystiques de la tradition égyptienne millénaire, par-delà même les religions successives. L’Égypte moderne aurait-elle perdu son âme? À lire ce cycle philosophique, on peut se poser la question, sans oublier d’y lire aussi la trace des grandes questions métaphysiques, plus que strictement religieuses, indissociables de l’approche de la soixantaine.

Réhabilité après la vive polémique des Fils de la Médina, Mahfouz entre en politique et se soit confier la direction de diverses institutions culturelles jusqu’à sa retraite en 1971, sans jamais cesser d’écrire. Dans le Khan al-Khalili de son enfance, il élit l’un des cafés, le café Karnak, comme bureau. Il écrit des romans, des nouvelles mais aussi des articles très engagés.

Et puis arrive le drame. À 84 ans. Alors qu’il rentre chez lui dans la voiture du grand quotidien cairote où il signe une chronique politique chaque semaine, il est poignardé au cou alors qu’il descend de la voiture devant chez lui. Sauvé de justesse, il récupère mais le coup a été rude. Pourquoi? Comment, en ce milieu des années 1990, dans une Égypte elle aussi aux prises avec une poussée intégriste, ne serait-il pas la cible de fanatiques? Il milite pour la laïcité, appelle de ses vœux un islam qui encourage la science, refuse le fanatisme et prône la coexistence des communautés ainsi que, suprême offense, la réconciliation avec Israël, qui a déjà couté la vie au président Anouar el-Sadate en 1981. « La haine procède du diable, mon fils » écrit-il dans Récits de notre quartier, « mais l’homme est une étrange créature ». Depuis 1983, il s’était engagé résolument contre la toute-puissance religieuse et la dictature qui règne dans son pays, rappelant ainsi que la figure de l’écrivain comme héraut du peuple constitue une tradition culturelle arabe.

Le peuple qui le lui rendit bien à cette occasion. Déjà à moitié aveugle, et de plus victime de cet odieux attentat à l’arme blanche, Mahfouz a déchaîné les foules, le peuple accouru par centaines à l’hôpital pour donner son sang… Avoir choisi et rappelé le mysticisme millénaire égyptien contre le fanatisme religieux a failli emporter Mahfouz mais il n’est pas mort, son message n’en aura été que renforcé. Il s’est éteint à 94 ans, en 2006. Il n’aura pas vu la plus grande révolution populaire qu’ait connu l’Égypte, celle de janvier 2011. Peut-être lui aurait-elle plu…

Alexandrie vue par Lawrence Durrell  

Aujourd’hui, quand on dit Alexandrie pense-t-on à Alexandre le Grand, son fondateur (qui essaimera d’autres Alexandries comme des pierres blanches au long de son parcours conquérant jusqu’en Bactriane)? Il y a peu de chances. On entend plutôt chanter Claude François et danser ses Clodettes, on piste l’effluve de Rose Alexandrie d’Armani, on se souvient soudain qu’il y eut là un phare, une bibliothèque jadis et une Grande bibliothèque aujourd’hui, à l’image de celle que nous avons à Montréal… On sait tout de même qua ville est située sur la Méditerranée et qu’elle en demeure un des ports principaux. Mais pour autant, Alexandrie fait-elle encore rêver? Comment le pourrait-elle?

Cette grande cité grecque, romaine puis chrétienne fut délaissée dès la conquête arabe de 641 pour plus de mille ans : « J’ai pris, écrit alors le général arabe Amr dans un message au calife, une cité dont je peux seulement dire qu’elle contient quatre mille palais, quatre mille thermes, quatre cents théâtres, mille deux cents marchands de fruits et légumes et quarante mille juifs. » Négligée par les Arabes tandis que s’était envasé le lac Maréotis, qui n’était plus alimenté par les eaux du Nil, coupant ainsi Alexandrie de tout le réseau hydrographique de l’Égypte, la cité d’Alexandre était devenue méconnaissable et, lorsque débarqua Napoléon, elle ne comptait plus que des ruines et seulement quatre mille habitants, et presque plus aucun juif… Le Caire, la belle Arabe, témoigne de la grandeur de la civilisation qui l’a élevée. Mais c’est une civilisation orientale et terrienne, loin de la civilisation méditerranéenne qui a élaboré Alexandrie. Oublier pour autant Alexandrie, porteuse de l’histoire méditerranéenne de l’Égypte? Certes pas. L’occasion plutôt de rappeler un monument de la littérature mondiale : le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell.

Alexandrie, belle endormie réveillée par Napoléon, fortement remise sur la sellette comme cité qui comptait durant la dernière partie de l’empire ottoman, puis surtout durant la colonisation britannique, et jusqu’à la Révolution nassérienne de 1952. Lawrence Durrell, l’écrivain voyageur, était britannique, mais par les colonies, de préférence. Né à Jalandhar, dans les Himalayas britanniques, en 1912, il n’aime que les îles grecques et le bleu incomparable de la Méditerranée. Échoué là, en pleine guerre, en 1941, à quelques dizaines de kilomètres des combats, dans la ville la plus cosmopolite qui soit, comme attaché de presse pour le British Information Office, poste qui lui sert de « couverture » pour s’inspirer de la vie de la ville et gagner sa vie. Il épouse une Juive, sa deuxième épouse sur une série de quatre, qui lui servira d’inspiration pour le personnage de Justine (le plus fascinant à mon avis mais chaque lecteur a son préféré) titre du premier tome qui inaugure le Quatuor. Suivront Balthazar, Mountolive et Cléa. Quatre livres parce qu’il veut écrire sur les méandres de l’amour (or en anglais love s’écrit en quatre lettres) sur les voltes, virevoltes, retours, atours, détours et quatre fois la même histoire et les mêmes évènements racontés de quatre points de vue différents. Fascinante construction (qui a inspiré Milan Kundera pour L’insoutenable légèreté de l’être) et fascinante écriture, miroitante et embourbante comme le lac Maréotis, embourbée de poussière, de lumière et de lourdes saveurs, une écriture qu’il qualifie lui-même de gnomique, sous forme de sentences, de maximes et de préceptes. À moins qu’il n’ait adopté volontairement la verve et le ton des conteurs orientaux pour se laisser emporter dans ce fourmillement d’intrigues, d’amours, de mystères et de meurtres, à travers la grande toile d’araignée d’une société décadente près de disparaître? Et qui d’ailleurs disparaît.

«Cinq races, cinq langues, une douzaine de religions; cinq flottes croisant devant les eaux grasses de son port. Mais il y a plus de cinq sexes, et il n’y a que le grec démotique, la langue populaire, qui semble pouvoir les distinguer. La provende sexuelle qui est ici à portée de la main déconcerte par sa variété et sa profusion» écrit-il dès les premières lignes de Justine pour entraîner le lecteur dans cette divagation dans le labyrinthe de la mémoire et de l’imagination pour une ville plus fantasmée que réelle. Alexandrie, ville des sectes et des évangiles, qui ne put jamais mettre en doute l’existence de Dieu, épicentre des mysticismes qui s’y succèdent au fil des courants de la pensée alexandrine : les juifs traducteurs de la version des Septante, les néoplatoniciens avec Plotin, les chrétiens, enfin, depuis le gnosticisme jusqu’aux hérésies alexandrines, interrogations métaphysiques, toujours, sur le lien de Dieu et de l’homme. Interrogations qui sont d’ailleurs celles de Balthazar le cabaliste et de Nessim le copte dans le Quatuor, portrait de l’intérieur de cette ville immortelle, immobile, où on a l’impression que le temps ne passe pas, mais où le tourbillon de la vie accorde aux personnages plusieurs pièces sur un échiquier où on ne disposerait pas de toutes les pièces.

Le Quatuor d’Alexandrie, le grand œuvre de Durrell qui l’écrit après avoir quitté la ville dès 1945 pour vivre successivement à Rhodes puis Chypre, puis en Argentine pour finalement s’établir en France jusqu’à sa mort en 1990. Installé en Provence, il écrit le dyptique La Révolte d’Aphrodite puis le Quintette d’Avignon, ainsi que plus d’une vingtaine de d’autres romans, recueils de nouvelles et récits de voyages. Pour la faune littéraire parisienne, Durrell est définitivement associé à la célèbre librairie anglophone Shakespeare & Co situé en face de Notre-Dame, où on pouvait venir l’écouter lire ses livres une fois par semaine, presque jusqu’à la fin. L’écrasante notoriété du Quatuor a néanmoins occulté le reste de son œuvre, du moins pour le grand public.

Marie d’Égypte ou l’illumination au désert par Jacques Lacarrière

Alexandrie c’est aussi le point de départ pour l’unique route droite qui traverse le désert du Sinaï vers le Canal de Suez (c’est ici en vérité que l’on entend chanter Claude François) et le célèbre monastère de Sainte-Catherine sur le mont Sinaï.

Le désert, le lieu même du mysticisme chrétien. Jacques Lacarrière, grand amoureux de la Grèce et aussi grand écrivain marcheur devant l’Éternel, a consacré un sublime court roman, Marie d’Égypte, d’une intensité et d’une tension sensuelle qui n’a d’égales que l’intensité et la tension spirituelle qui conjuguées l’une à l’autre sous le soleil hallucinant du désert égyptien (dit blanc car blanchi littéralement de soleil) conduisent à l’illumination et à la fusion avec Dieu (Christ est Soleil). Lacarrière réussit ici à donner sa version intime et romancée du personnage historique de Sainte Marie d’Égypte, ancienne prostituée d’Alexandrie, qui en ce 4ème s. qui marque le tournant du christianisme vers la Méditerranée, part dans le désert à la recherche de l’Infini qui la délivrera de ses remords, de son matérialisme, et de toute turpitude humaine. Pas si loin, en vérité, du personnage d’Omar dans Le Mendiant de Mahfouz.

Constantin Cavafy, le poète d’Alexandrie

Au terme de ce premier voyage littéraire au cours duquel j’ai tenté d’évoquer ma vision de l’Égypte au travers du choix de visions d’autres écrivains, et que j’espère vous avez apprécié, ce serait crime de vous laisser sans évoquer une figure incontournable d’Alexandrie (qui forcément inspira Durrell), celle du poète Constantin Cavafy. Né en 1863 à Alexandrie de parents originaires de Constantinople, Cavafy fut fonctionnaire au Ministère des Travaux Publics et journaliste, et poète, quasi inconnu de son vivant. Mort en 1933 sans jamais avoir quitté sa ville, il est désormais considéré comme une des figures les plus importantes de la littérature grecque du XXe siècle (ça me fait penser à José Marti, le poète cubain de la fin du 19ème s. mort inconnu et aujourd’hui glorifié depuis la réhabilitation de ses écrits révolutionnaires par Fidel Castro, nous en parlerons forcément lors de notre sixième et dernier voyage littéraire à Cuba, à la fin août).

Cavafy dont le poème Ithaque, que j’ai découvert à l’âge de 23 ans, trône toujours dans tous les lieux que j’ai habités depuis lors, comme une sorte de guide de route. Le voici pour finir ce voyage, dans la traduction de Marguerite Yourcenar.

Marguerite Yourcenar qui fait le lien avec notre prochain voyage, car elle a aussi écrit une remarquable biographie de Yukio Mishima, le grand écrivain japonais contemporain qui sera notre guide vers le voyage littéraire du lundi 27 juillet, au Japon.

Ithaque 

Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences. Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni la colère de Neptune. Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes, si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer que par des émotions sans bassesse. Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni le farouche Neptune, si tu ne les portes pas en toi-même, si ton cœur ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le chemin soit long, que nombreux soient les matins d’été, où (avec quelles délices!) tu pénétreras dans des ports vus pour la première fois. Fais escale à des comptoirs phéniciens, et acquiers de belles marchandises : nacre et corail, ambre et ébène, et mille sortes d’entêtants parfums. Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums. Visite de nombreuses cités égyptiennes, et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.

Garde sans cesse Ithaque présente dans ton esprit. Ton but final est d’y parvenir, mais n’écourte pas ton voyage : mieux vaut qu’il dure de longues années et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse, riche de tout ce que tu as gagné en chemin, sans attendre qu’Ithaque t’enrichisse.

Ithaque t’a donné le beau voyage : sans elle, tu ne te serais pas mis en route. Elle n’a plus rien à te donner. Si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé.

Sage comme tu l’es devenu à la suite de tant d’expériences, tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques.

À bientôt!

Aline

Censure d’Autant en emporte le vent ou quand la littérature doit montrer patte blanche

 Les nannys noires ont élevé des générations de petits blancs.
Everard Read Gallery Johannesburg, mai 2018.
Photo privée Aline Apostolska

Montréal, 17 juin 2020

Scarlett, gardez toujours quelque chose à craindre, exactement comme vous gardez quelque chose à aimer…

Margaret Mitchell

Retirer l’accès des spectateurs au film le plus vu de l’histoire du cinéma était-il donc un hygiénisme supplémentaire nécessaire dans une époque devenue souvent irrespirable à force de puritanisme? Une fois mis de côté les positionnements convenus et conformistes, peut-on dire que ce n’est pas parce que les actes sont spectaculaires qu’ils sont pour autant justifiés, ni même légitimes.

Et d’ailleurs, que va-t-on déboulonner après avoir démonté les statues et interdit des œuvres artistiques? Pour quelque raison que ce soit, il reste de triste mémoire de brûler, saccager, noyer, interdire des créations artistiques, et parallèlement de censurer, persécuter voire pire, leurs créateurs.

Censurer l’Histoire

Un principe fondamental que l’on vous inculque lorsque vous étudiez l’Histoire (encore faudrait-il, me direz-vous, enseigner l’Histoire…) est de se garder de critique anachronique. Ne pas juger les us et coutumes, pensées, actions légales et prises de position d’une époque révolue à l’aune de la nôtre. Si l’on ne veut pas lire une œuvre, en l’occurrence Autant en emporte le vent, parce que la romancière y donne une vision de ce qu’était la Géorgie à la fin du 19e s., c’est-à-dire un état esclavagiste, c’est parfait, nul ne nous oblige à le lire.

Mettre pour autant le livre à l’index (de triste mémoire, récente, au Québec d’ailleurs…) consiste à franchir d’un coup plusieurs lignes minées. Celle qui consiste à confondre sciemment le roman (et le film en l’occurrence) et la réalité de l’époque à laquelle il est situé, à confondre sciemment l’artiste et son œuvre (n’a-t-on pas récemment eu ce débat à propos de la réédition de Mein Kampf et de Céline?), à confondre sciemment ce qui est véhiculé par un seul ouvrage avec l’ensemble de ce qui est publié sur un sujet comparable, c’est-à-dire à prendre volontairement un seul livre comme étendard de toute une cotextualité. Dans tous ces cas, les statues de tyrans, les noms de rues, les livres, les films… il me semblait qu’un principe avait déjà été retenu? On ne les brûle pas, ne les jette pas, ne les déboulonne pas, en fait, car c’est non seulement grotesque de s’en prendre à des objets (il ne m’a pas échappé qu’ils fussent des symboles…) c’est surtout inutile. Trop de bruit pour peu de résultats, pas ou peu de pédagogie, transmission quasi nulle. Quoi alors? Privilégier l’Histoire. L’explication. La mise en contexte. La distanciation par l’analyse et la comparaison. Faire la distinction entre le cas particulier et la globalisation. Opposer la distinction et l’amalgame. Oui mais, on en revient à la base : encore faudrait-il que l’Histoire soit enseignée?

Parlons de l’histoire de Margaret Mitchell. Son histoire à elle dans l’Histoire de son pays, et surtout dans l’Histoire de son « sud ». Autant en emporte le vent parle de la Géorgie en 1961, durant la guerre de Sécession, mais il parle surtout d’une sorte de sud mythique, une sorte de no where land idéalisé, voyez, comme les gens qui parlent de partir dans le sud, comme si ce sud-là n’avaient pas de réalité, de nom de pays, d’existence sociétale… ou comme quand Nino Ferrer chante On dirait le sud et qu’on voit scintiller en l’écoutant, comme dans un rêve, le bleu irisé de la Méditerranée sous un soleil blanc… Quelque chose en somme comme une représentation d’enfance perdue. Et d’ailleurs, de quoi parle Autant en emporte le vent, qui nous touche et nous fascine tant? De la perte et de l’échec. Comme le tango est la musique de la perte et de l’échec, Autant en emporte le vent est le roman de la perte et de l’échec.

Vision romanesque de l’esclavage?

Certes Margaret Mitchell, née en 1900, savait qu’il n’était déjà pas à son époque politiquement correct de parler d’esclavagisme. Ni de mettre en scène cette relation bonhomme, voire affective, qu’a Scarlett de parler et d’agir avec sa domesticité noire. En bonne Française, moi ce comportement-là me rappelle forcément la condescendance des Mâdâmes françaises avec leurs bonnes et leurs chauffeur, jusqu’à… très récemment. Une « affectivisation » outrée qui masque, voire nie la violente disparité de classe, ce qui n’en est qu’une terrible façon de la renforcer plus encore. Mais bien sûr cette affectivité ne cache ni ne diminue en rien les horreurs de l’esclavage.

Il n’empêche que l’affection existe, pour de vrai, comme elle a existé entre les nannys noires et les générations de petits Africaners blonds qu’elles ont élevé. Et d’ailleurs, c’est précisément ce que relate un autre célèbre roman, très récent celui-ci : le roman The Help, de la romancière Kathryn Stockett, née en 1969 dans le sud des États-Unis, Jackson, Mississipi, où elle a situé son roman en 1960, soit un siècle exactement que Margaret Mitchell avait situé le sien. Paru en 2009, The Help (La couleur des sentiments en français) est lui aussi devenu un beau film, réalisé en 2010 par Tate Taylor et également couvert de prix. Tout comme Autant en emporte le vent, ce film désormais censuré… temporairement dit-on, oui mais… Tout comme Stockett un siècle plus tard, Mitchell l’avait mise en scène, cette affectivité, telle quelle, certes condescendante, et inconséquente, et avant tout romanesque. Car c’est un roman, de surcroît récipiendaire du plus grand prix littéraire états-unien : le Pulitzer, en 1937.

D’ailleurs, cette vision romancée, à tort ou à raison, n’est pas le propos du livre. Le propos, c’est la perte et l’échec qui toujours menacent. Avec une sorte de « message » (si tant est qu’un roman en transmette) insistant de la part de Mitchell : ne rien, jamais, prendre pour acquis. Garder quelque chose à craindre comme quelque chose à aimer. Elle fixe ce « sud » mythique, qui n’est plus celui qu’elle-même connait, sur le papier, mais c’est un sud évaporé, évanoui, symbole de toutes les précarités. Ce que dit la fin du roman, souvenez-vous? Scarlett demande à Rhett ce qu’elle va devenir s’il la quitte, donc, si elle le perd. Et lui de conclure I don’t give a damn bref, il s’en bat les couilles… Géniale, et donc impérissable, dernière réplique qui largue le lecteur au milieu de l’irrésolu. Mitchell achève ainsi ce qui sera l’œuvre de sa vie d’une main de maître en laissant une part active au lecteur qui ne veut jamais que le romancier le prive de sa capacité à se raconter la suite tout seul, comme un grand, selon ses propres vision et interprétation et surtout, son propre désir de projection voire de fantasme (ce qui tout de même constitue le cœur de la littérature). Mitchell finit ainsi le roman en larguant les personnages, et donc le lecteur en plein vol. C’est aussi que peu importe la fin d’un roman, après tout, seul compte le voyage qui a mené à cette fin. Or, peut-on dire que Margaret Mitchell ait proposé tout un voyage raciste au travers d’Autant en emporte le vent? Damned! auraient dit de concert Scarlett et Rhett.

Margaret Mitchell a écrit ce roman, l’œuvre de sa vie qui a quasi totalement occulté ses quelques autres publications de jeunesse, durant 22 ans. Elle a recommencé 72 fois le premier chapitre (le plus difficile c’est toujours de trouver le début… ici une fois de plus non démenti), elle en a abîmé sa santé, dit-on, et elle a « survécu » à la parution de ce roman et du tsunami de son succès planétaire un peu plus d’une décennie (elle avait 36 ans à la parution du livre, 48 à sa mort). C’est dire si ce roman lui tenait à cœur. Fille d’une fratrie de douze engendrée par un père divorcé et remarié, sudiste qui s’est, lui, battu aux côtés des Confédérés, élevée par une grand-mère paternelle acariâtre, avide et violente qu’elle finira par désavouer, Mitchell admirait sa mère, femme distante et absente et suffragette cultivée qui l’avait emmenée un jour de son enfance visiter en calèche des plantations en ruine dans les environs d’Atlanta. Pour lui montrer qu’il y avait eu là un monde qui n’existait plus. Ne rien prendre pour acquis, on peut avoir un monde et celui-ci peut s’effondrer sous vos pas du jour au lendemain. C’est dire si dès lors il lui tenait à cœur de réussir son roman. De laisser une trace, solide, une trace écrite qui ne s’effondre pas. Elle y est parvenue. Vouloir la censurer aujourd’hui ne fait que le confirmer.

Littérature contre racisme

Pour ma part, mes écrivains du « sud » préférés seront plus Eudora Welty, Carson McCullers et Scott Fitzgerald mais c’est une autre histoire. Quant aux champions mondiaux toute catégorie de la littérature antiraciste, ce sont bien sûr les sud-africains. Une brillantissime génération d’écrivains Afrikaners blancs qui auront fait au moins autant pour l’abolition de l’apartheid que Nelson Mandela et son Long Way to Freedom, deux prix Nobel de littérature en moins de 20 ans : Nadine Gordimer et J.M Coetzee. Leurs livres et leur engagement politique ont ouvert la voie à une actuelle génération de remarquables écrivains sud-africains noirs qui transmettent enfin leur propre vision de leur pays.

Au retour d’un voyage en Afrique du Sud en mai 2018, après avoir découvert cette littérature (ainsi que les arts visuels en plus de la danse contemporaine que je connaissais déjà pour l’avoir vue en France et au Québec) j’ai écrit cet article dans La Presse. Ce sera ma conclusion.

http://mi.lapresse.ca/screens/12f1991f-66c0-4a38-8013-9f225e2cbe26__7C___0.html

Galerie Everard read, Gauteng, Johannesburg : https://www.everard-read.co.za/

Invitation au Voyage littéraire ou Aller voir les dragons

Est-ce un des innombrables cafés de la vieille ville du Caire ou une scène d’un roman de Naguib Mahfouz?

16 juin 2020

Voir le monde, et puis, ayant vu le monde, dire sa vision du monde.

Victor Segalen

Je vous invite cet été à partir en voyage, littéraire. Quelques pays que nous visiterons ensemble au travers de la vision de ce pays que nous en transmettent leurs écrivains. Un écrivain ça n’a pas de pays ni de nationalité, certes, mais quand même… (pour participer, inscrivez-vous à la l’Infolettre)

Le Japon mis à part, je connais ces pays donc je pourrais avec vous confronter vision réelle et littéraire.

Et d’ailleurs, je vous propose de partir en voyage avec moi.

Voici le programme : 

– 9 juillet : Égypte (Naguib Mahfouz, Le Mendiant) et Japon (Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer)

– 13 août : France (dans l’embarras évident, j’ai choisi Colette pour parler conjointement, comme souvent en France, de littérature et de bouffe) – Allemagne (là aussi, dans la profusion j’ai opté pour Hermann Hesse et son contemplatif Voyage en Orient)

– 10 septembre : L’Afrique du sud (Nadine Gordimer, Un amant de fortune mais je veux parler de la nouvelle génération d’écrivains sud-africains que j’ai découverte sur place et dont j’ai parlé dans des articles de La Presse) et Cuba (dans aussi, dans l’embarras du choix j’ai retenu Alejo Carpentier, La harpe et l’ombre)

Car voyager en compagnie d’un écrivain est irremplaçable.

L’écriture en soi est un ailleurs, le livre par définition une invitation à dépasser des horizons connus, visibles ou pas, la littérature un voyage immobile, parfois – mais de fait quasiment jamais -, imaginaire. Parler de littérature et de voyage est donc une sorte de tautologie puisque voyage et littérature sont consubstantielles. Certes, mais c’est beaucoup plus que cela.

À l’origine, l’acte de transmission littéraire est né du désir d’un humain de relater ce qu’il avait vu en allant ailleurs. Ce sont parfois des romans mais dans la grande majorité des récits. C’est ce que rappelle Segalen dans la phrase ci-dessus qui constitue même sa justification d’oser faire œuvre littéraire… Ainsi donc, de L’enquête d’Hérodote (la propédeutique du genre) à Yvain de chevalier au lion de Chrestien de Troyes (1er roman de l’histoire littéraire occidentale), de Benjamin de Tudelle et Jean de Mandeville à Sylvain Tesson, jusqu’à (et en n’en citant que quelques-uns) Rousseau, Wharton, Lacarrière, Eberhardt, David-Néel, Bouvier, Monod, Moitessier, Blixen, Kerouac mais aussi Le Clezio ou Rufin… (et à propos de Rufin qui en a repris la direction, ne pas oublier la mythique collection Terre Humaine et Jean Malaurie qui l’a créée chez Plon) les écrivains parlent de pays mais la littérature, comme je le dis souvent dans mes cours, ce n’est pas le National Geographic. En littérature, il n’est de géographie qu’intérieure et symbolique.

Quant à moi, l’Ailleurs est au plus près de moi depuis ma naissance. Fidèle à mes grands-mères et à ma mère, j’ai choisi de vivre à l’étranger voire d’être éternellement étrangère (l’ai-je vraiment choisi… allez savoir). Car si j’ai ajouté un passeport canadien à mon passeport français, je n’en reste pas moins loin de chez moi. Mais ça va bien, je me suis organisée : j’ai plusieurs chez moi où je suis tout également chez moi, et surtout j’en est fait métier.

En déménageant récemment, j’ai retrouvé des émissions que j’avais conçues et animé lorsque j’étais à Radio-Canada : Bleue comme une orange (doublée d’une chronique hebdomadaire éponyme dans Le Devoir) et Les âmes pérégrines, où je confrontais déjà avec mes invités vécu réel et perception littéraire d’un pays ou d’une ville, ou en l’occurrence d’une pérégrination, un cheminement, un pèlerinage. Retrouver ces cassettes et les dossiers de recherche m’a fait sourire, je les avais complètement oubliés, mais pas leur contenu. Car leur contenu c’était et c’est toujours, ma vie. Ma vie : Ailleurs, Voyages, Langues, Écriture… ça demeure depuis toujours les structures fondamentales et solides de mon cheminement existentiel.

C’était vrai dans la collection Ici l’Ailleurs que j’ai dirigée 7 ans chez Leméac et publié 21 titres, dont ceux de grands écrivains québécois, et dont 3 titres sur 21 ont obtenu de grands prix littéraires… Ça avait été le cas de la collection Grand Angle que j’ai dirigé en France, 7 ans durant (aussi) aux éditions Dangles, une centaine de titres en psychologie, psychologie appliquée, traditions, religions, symbolisme, voyages avec de formidables titres qui ont obtenu des prix en France, mais aussi la traduction en français de best-seller internationaux dans le domaine (Julia Cameron, Debbie Shapiro mais aussi Océan de sagesse (alias le dalai-lama) ou Gandhi…). La soif de l’inconnu, de l’altérité, de la découverte mais aussi de l’aventure. Grande valeur motrice en ce qui me concerne.

Dans ces collections que j’ai dirigées j’ai publié moi aussi, et bizarrement, à chaque fois pour clore la collection : chez Dangles, Une vision inédite de votre signe astral, ma série d’astrologie (une réunion archétype par archétype des mythes et symboles relatif à cet archétype d’après six civilisations, donc très loin de l’horoscopie prédictive comme certains, qui ne les ont pas lus, ont pu imaginer. Parue en 1994, cette série s’est vendue à près de 800000 exemplaire en trois langues en vingt ans, puis j’en ai récupéré les droits. Chez Leméac, mon récit Ailleurs si j’y suis, écrit spécifiquement, lors d’une maladie grave qui m’a immobilisée à peu près 1 an) pour réfléchir à ma relation avec la France (mon ici devenu mon ailleurs) et Montréal (mon ailleurs devenu mon ici), mais aussi du féminisme, du cheminement de l’écrivain, et de mon goût pour le système fédéraliste.  

Ce goût d’ailleurs et d’altérité est au cœur de mon écriture aussi (cf ma bibliographie complète). Totalement. Les quelque 30 romans que j’ai publiés invitant tous dans un ailleurs géographique et parfois temporel et linguistique, mais surtout culturel et donc intérieur. Pas un exil. Un ailleurs : un dépassement de ses horizons connus et visibles. Un ailleurs où, ainsi qu’on le disait des territoires inconnus sur les cartes antiques, il y a peut-être des dragons… C’est irrésistible, un dragon.

Alors en attendant mon prochain nouveau roman… ensemble allons voir les dragons! Embarquez-vous pour ces Voyages littéraires?

Bienvenue sur mon blogue!

Venise, septembre 2019
Photo privée Aline Apostolska

Bienvenue sur mon blogue !

J’ai récemment déménagé après avoir vécu vingt-deux ans au même endroit, à cinquante mètres du parc LaFontaine. Endroit que de surcroît j’avais loué depuis la France par fax, sans l’avoir vu, lorsqu’au printemps 1998 j’ai décidé de venir vivre avec mes deux fils, alors âgés de 3 et 10 ans, à Montréal, après que leur père et moi nous sommes séparés. Je n’avais jamais de ma vie vécu au même endroit aussi longtemps. J’ai adoré cet appartement de la rue Marquette à Montréal mais aussi, j’ai fait le choix de rester dans ce grand 8 ½ afin d’assurer une certaine stabilité à mes garçons, dans notre vie à certains aspects plutôt marquée par la mouvance voire l’instabilité. Je ne l’ai jamais regretté. À jamais cet appartement sera celui où mes fils ont grandi. Et puis ils sont grands Et je suis même grand-mère maintenant. J’ai souhaité reprendre ma vie personnelle, et j’ai eu la chance de trouver grâce à des amis un superbe appartement, beaucoup plus petit mais bien agencé et haut perché dans un arbre, en face d’un parc dans un beau quartier. Un nouvel appartement de célibataire comme j’aime à le dire, moi qui depuis quelque trente-deux ans ait toujours cherché des appartements familiaux.

Comme un bonheur n’arrive jamais seul ( un malheur non plus, hélas… ), j’ai également fait créer un autre nouveau lieu, virtuel celui-là, mon nouveau site et dans ce nouveau site, mon nouveau blogue… Je compte bien m’y entretenir régulièrement avec vous.

Et d’ailleurs, au cours de ce déménagement, un objet en particulier m’a ramenée précisément 32 ans en arrière. À Venise. Sur la plage du Lido, à Venise.

Dans les préparatifs de ce déménagement, j’ai retrouvé mon porte-plume en verre de Murano et mon encre violette…

Photo privée Aline Apostolska

Je l’acheté en 1987 lors d’un séjour à Venise à l’automne 1987. Seule sur la plage désertée du Lido, je regardais la lagune grisée, passablement perdue. Enceinte. Et venant d’apprendre la mort de mon grand-père paternel. Ainsi, mon grand-père et ma grand-mère, les seules personnes qui avaient joué un rôle parental réel auprès de la petite fille abandonnée, maltraitée, méprisée et toujours malade malgré son irréductible énergie et sa force de survie, ces personnes-là étaient parties et ne verraient pas mon futur enfant. Ils auraient été les seuls personnes à qui j’aurais aimé présenter mon premier fils, et cela ne se ferait pas.

Sur cette plage du Lido, j’essayai sans succès d’entrevoir ce que serait ma vie seule avec un enfant à mon retour chez moi, à Paris, où il naîtrait six mois plus tard. Je ne voyais pas encore. Je ne savais pas encore. Mais c’est sûr, moi ma vie c’est moi qui l’aie écrite, à ma manière et donc on allait voir ce qu’on allait voir. Je doutais de tout sauf de cela, cette fois-là comme toutes les autres fois où ce type de désarroi, de sentiment d’être perdue ( et donc en passe de se retrouver… ) s’est reproduit. J’avais 26 ans, deux livres déjà parus, et maintenant un enfant… aventure non prévue mais ô combien désirée. Maintenant je sais que ce sable friable du Lido aura abrité la propédeutique de ce que deviendrait ma vie future, son érection solide au gré de tant de tempêtes. Il ventait fort, je me souviens. Je me suis réfugiée dans ce café du centre de Venise où Goldoni avait ses habitudes.

En mangeant des pâtisseries, j’ai aperçu ce porte-plume dans la vitrine en face et l’ai acheté, avec l’encre violette à la pensée. Une encre à la pensée… Armée de cette plume fragile, un objet d’art en soi, je recommençais, je me réécrivais. Je choisissais ma vie que j’allais écrire à ma seule et unique guise, mais plus jamais pour moi seule. Mon fils, puis mes fils, passeraient toujours avant moi. De tout ce que j’ai fait dans la vie, mes fils restent ce dont je suis le plus fière. Pas aveugle, ni condescendante, et certainement pas sans exigence.  La fierté va avec l’exigence, forcément.

Je n’étais pas revenue à Venise depuis 1987 lorsque j’y retournai en septembre 2019, de nouveau sur la route entre chez ma mère sur son île croate, dans le golfe de Venise, et Paris, devenu une étape vers ma destination, et dorénavant port d’attache fluvial, Montréal. Seule, à nouveau, sur la plage du Lido, en pleine canicule, je ne pensais à rien. Peut-être à mon père, mort un an auparavant et enterré avec son père dans le cimetière sur la colline, à Skopje. Je pressentais qu’à Montréal m’attendait un nouveau chapitre de ma nouvelle vie mais s’en voyant rien encore, n’en sachant rien encore. Et heureusement. C’est tellement extraordinaire de ne savoir, ni voir, rien encore. Quelle chance de pouvoir écrire, réécrire à nouveau.

C’est alors que j’ai retrouvé ma plume en verre de Murano avec l’encre pensée. Je les ai essayé. Elles fonctionnent parfaitement.

Photo privée Aline Apostolska